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La nouvelle idylle entre l'Inde et la dynastie Nehru-Gandhi

 

C'est une histoire passionnelle de plus de six décennies, mélange d'amour et d'aversion, alternance de noces et de divorces. Il n'y a pas de raison que cela cesse. Entre l'Inde et la lignée Nehru-Gandhi, la dépendance est réciproque. Les Indiens sont fascinés par la dynastie fondée par Jawaharlal Nehru - le père de l'indépendance avec le Mahatma Gandhi -, même quand ils la répudient. En ce moment, c'est à nouveau l'idylle, après les fâcheuses disputes de la seconde moitié des années 1990. On peut trouver paradoxal que la "plus grande démocratie du monde" (714 millions d'électeurs) s'entiche ainsi d'une dynastie familiale. Mais ainsi va l'Asie du Sud. Au Pakistan voisin, les Bhutto sont aussi des abonnés du trône.

Le parti ressortait du scrutin législatif renforcé, requinqué. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un "retour" au pouvoir. Le parti avait déjà renoué avec la direction du pays en 2004. Mais son score était alors étriqué et il avait dû composer une coalition rigide. Le plus embarrassant était sa dépendance à l'égard du soutien d'un Parti communiste indien soumettant la politique économique de M. Singh, un libéral dans l'âme, à une ombrageuse surveillance. Foin de ce corset ! Le Parti du Congrès s'émancipe. Fort de ses 206 sièges à la Lok Sabha (Assemblée nationale) - sur 543 -, il rassemble désormais une coalition en position de force.

Il y a donc une résurgence du Parti du Congrès. Dix ans après avoir été au plus bas, son rebond est indéniable. A l'heure où l'Inde émerge sur la scène mondiale, le monde extérieur serait bien avisé de prêter attention à la consolidation à New Delhi de ce parti laïc et centriste, à la fois ouvert à la réforme économique et soucieux de cohésion sociale. Mais gare aux illusions d'optique. Les effets amplificateurs du scrutin majoritaire uninominal peuvent faire prendre un léger glissement pour un séisme. Par rapport à 2004, le Parti du Congrès a gagné 61 sièges, soit 12,2 % de l'Assemblée, mais il ne progresse que de 2 points en suffrages.

Aussi faut-il raison garder. Certains commentateurs enthousiastes ont un peu vite analysé ce scrutin de 2009 comme la renaissance des partis dits "nationaux" - c'est-à-dire le Parti du Congrès et le Bharatiya Janata Party (BJP, opposition nationaliste hindoue) -, à rebours de la tendance à la régionalisation de la vie politique observée depuis une quinzaine d'années. Si l'on raisonne en pourcentage de voix, l'analyse est fausse. Ces partis régionaux poursuivent leur lente progression, et les deux partis nationaux (agrégés) leur légère érosion.

Est-ce à dire qu'il ne s'est rien passé lors de ce scrutin de 2009 ? Sûrement pas. Evénement majeur, cette élection marque l'essoufflement de ce que les analystes indiens appellent la "politique de l'identité" (identity politics). "Les différents types de politique de l'identité ont maintenant atteint leur point de saturation", décode une étude du Centre for Study of Developing Societies (CSDS) de New Delhi publiée dans le quotidien The Hindu. Deux courants politiques sont touchés par ce reflux.

Le premier est le nationalisme hindou affiché par le BJP, dont l'idéologie de l'hindutva (hindouité) identifie la nation indienne à son héritage exclusivement hindou. Le BJP a prospéré sur cette crispation identitaire jusqu'à accéder au pouvoir à New Delhi en 1998. Il a perdu aujourd'hui de son attrait. Une partie de l'électorat, notamment la classe moyenne urbaine, s'inquiète de l'instabilité permanente qu'il fait peser sur les relations interconfessionnelles entre la majorité hindoue (80,5 % de la population) et les minorités musulmane (13,5 %) et chrétienne (2,3 %).

Le second courant à marquer le pas est composé de formations régionales jouant sur les identités de caste, en particulier celles exprimant les intérêts des castes inférieures du système socio-religieux hindou. La déception essuyée par Behan Kumari Mayawati, la "Reine des intouchables" de l'Uttar Pradesh, illustre les limites de cette approche communautaire.

Le Parti du Congrès était en embuscade. Il a récupéré une fraction de la classe moyenne urbaine lassée des extrémistes hindous, conservé son capital de sympathie chez les musulmans, rassurés par son engagement multiconfessionnel, et consolidé - par sa politique sociale - son enracinement au sein de la plèbe de la société indienne. Cette alchimie sociale - ou alliance dite "Arc-en-ciel" -, qui fit naguère le succès du parti, a été revitalisée. Rahul Gandhi (38 ans), le fils de Sonia, est l'héritier désigné pour inscrire ce succès dans la durée. Un Nehru-Gandhi drapé de l'arc-en-ciel, c'est un vrai retour aux sources. Mais gare au triomphalisme ! L'histoire l'enseigne : alternance d'élans et d'éclats...

 

Frédéric Bobin, Le Monde, le 1 er juin 2009