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En Inde, le nouveau gouvernement fait la part belle aux intouchables

New Delhi, correspondant en Asie du Sud

Le message est très politique : l'Inde promeut au plus haut niveau les intouchables. La volonté d'apparaître proche des groupes sociaux défavorisés transparaît clairement de la composition du nouveau gouvernement indien annoncée, mercredi 27 mai, à l'issu d'âpres négociations au sein de la coalition dirigée par le Parti du Congrès, grand vainqueur des récentes élections législatives.

Sur les 79 membres du conseil des ministres, 10 sont issus des groupes intouchables (ou dalits) - la catégorie la plus défavorisée du système socio-religieux hindou. C'est un progrès par rapport au précédent gouvernement de 2004, également contrôlé par le Parti du Congrès, où 7 ministres (sur 77) étaient des intouchables.

Les deux têtes d'affiche dalits du nouveau gouvernement sont Sushilkumar Shinde et Meira Kumar, respectivement ministres de l'énergie et de la justice sociale dans l'ancien cabinet, reconduits dans leurs fonctions.

En affichant cette proportion inédite de ministres intouchables, le chef du gouvernement, Manmohan Singh, vise à consolider la base du Parti du Congrès au sein de ces communautés défavorisées, qui constituent autour de 16,6 % de la population. Après l'indépendance de 1947, les dalits ont longtemps été un électorat loyal au Parti du Congrès mais, déçus par le conservatisme social de l'état-major du parti, ils se sont ensuite laissés séduire par des mouvements communautaires plus militants.

ALCHIMIE SOCIOLOGIQUE

Cette radicalisation a nourri l'ascension du Bahujan Samaj Party (BSP, Parti de la société majoritaire) dont l'égérie est Behan Kumari Mayawati, aujourd'hui premier ministre de l'Uttar Pradesh. Surnommée familièrement la "Reine des intouchables", Mme Mayawati était parvenue à conquérir cet Etat du nord de l'Inde en nouant une alliance inédite - dite "arc-en-ciel" - avec les brahmanes, l'élite du système socio-religieux hindou.

Le récent scrutin législatif a douché les espoirs de Mme Mayawati, qui pensait confirmer au niveau national son succès de 2007 aux élections locales. Le BSP demeure certes le premier parti dans l'Uttar Pradesh (27,4 % des suffrages) mais son score ne l'autorise pas à jouer un rôle national en formant un groupe charnière dans l'Assemblée nationale (Lok Sabha) à New Delhi. Son alchimie sociologique de type "arc-en-ciel" a pâti de la défection des brahmanes, dont beaucoup ont rejoint le Parti du Congrès.

Pour relancer son projet d'émancipation sociale, Mme Mayawati renoue subitement avec un discours axé sur la défense des intouchables. En promouvant de manière ostensible des ministres dalits, le Parti du Congrès veut lui couper l'herbe sous le pied.

 

Frédéric Bobin, Le Monde, 29 mai 2009