Blue Flower

 

Vous ne connaissez pas Rahul ?

 

Lorsque le fils cadet d'Indira Gandhi, Sanjay, se tua aux commandes de son avion en faisant des acrobaties aériennes au-dessus de New Delhi, en 1980, il parut naturel à la femme la plus puissante de l'Inde que son autre fils, Rajiv, prît aussitôt le relais. Sanjay était celui qu'elle destinait à lui succéder ; il avait d'ailleurs déjà laissé sa marque, celle d'un homme sans scrupule, "essentiellement un voyou", selon le journaliste britannique Edward Luce, auteur d'un très bon livre sur l'Inde moderne, In Spite of the Gods ("Malgré les dieux").

Rajiv Gandhi coulait alors des jours heureux de pilote de ligne à Indian Airlines, et son épouse Sonia raconta plus tard dans ses Mémoires qu'elle "se battit comme une tigresse" pour tenter de le dissuader d'entrer en politique, tant elle redoutait cet univers.

Le combat était futile. L'élégante Sonia, d'origine italienne, ne put que s'incliner lorsque l'appel de la dynastie Nehru-Gandhi l'emporta sur ses supplications. Ses craintes, malheureusement, étaient fondées. Quatre ans plus tard, Indira Gandhi était assassinée par ses gardes du corps sikhs. Puis, en 1991, Rajiv, ayant succédé à sa mère à la tête du gouvernement, était tué par des extrémistes tamouls.

Sonia se retira dans un deuil douloureux, dont elle n'émergea que sept ans plus tard. La dynastie créée par Jawaharlal Nehru, le père d'Indira, grande figure de l'indépendance et premier premier ministre de l'Inde nouvelle, ne pouvait pas s'interrompre. Avec d'infinies réticences, la veuve de Rajiv finit par accepter la présidence du grand parti tant assimilé aux Gandhi, le Parti du Congrès. Elle troqua les robes occidentales contre le sari et se lança dans l'aventure mouvementée de la démocratie indienne. Refusant de devenir premier ministre, elle proposa à ce poste le discret mais génial Manmohan Singh.

Samedi 16 mai, l'étrangère si aisément critiquée dans les dîners de l'establishment politique, cible privilégiée des nationalistes du BJP, a eu sa revanche. Double revanche, car non seulement le Congrès a réalisé aux élections son meilleur score depuis vingt-cinq ans, mais la relève de la dynastie Nehru-Gandhi est désormais assurée. Rahul, le fils aîné de Rajiv et Sonia, s'est révélé dans cette campagne, qu'il a menée comme le candidat des pauvres, de la laïcité et de la réforme, couvrant 87 000 km pour tenir quelque 120 meetings devant des foules enthousiastes. Déjà, ce pays où l'on aime comme nulle par ailleurs les étoiles voit en lui le quatrième premier ministre de la famille.

A 38 ans, celui qui passait jusque-là davantage pour un play-boy que pour un jeune loup dévoré d'ambition ne paraît pas pressé de prendre le pouvoir. "Je vais avoir besoin de lui au gouvernement, a déclaré M. Singh une fois la victoire proclamée, mais il faudra que j'arrive à le convaincre." Ira-t-il ? Pour l'instant, le député Rahul Gandhi affirme vouloir continuer à renforcer l'aile jeune du Congrès, un effort à mettre à son crédit et qui a largement contribué à la victoire auprès d'électeurs dont 70 % ont moins de 40 ans. A ceux qui l'accusent de perpétuer un système dynastique archaïque, il répond : "Ce n'est pas parce que je suis un produit du système que je ne peux pas le changer."

Rahul a une soeur. Dans la famille Gandhi, la petite-fille, Pryanka, est peut-être la plus étonnante. Tout le monde le lui dit : avec ses cheveux courts, sa silhouette longue et élancée, elle rappelle tellement sa grand-mère Indira... Alors, allons-y ! Mais elle aussi y va à reculons. Elle veut bien arpenter les circonscriptions de sa mère et de son frère, dans l'Uttar Pradesh, pour les aider à se faire élire, mais le grand plongeon, pas question. Mère de deux jeunes enfants, Priyanka, 36 ans, raconte volontiers comment elle a compris, au bout de dix jours de méditation, en 1999, qu'elle n'était pas faite pour la politique. "J'idéalisais ma grand-mère, a-t-elle expliqué à la télévision. Mais je n'étais pas sûre de mon identité. Puis j'ai mûri. Aujourd'hui, je suis heureuse comme je suis." Elle reconnaît aussi avoir été longtemps révoltée par l'assassinat de son père. En mars 2008, elle est allée secrètement rendre visite en prison à Nalini, condamnée à vie pour l'attentat. Un mois plus tard, elle s'est justifiée dans un communiqué : "C'était ma façon de me réconcilier avec la violence et la perte dont j'ai souffert." "Moi, j'ai un point de vue différent, a commenté son frère, mais sa visite ne me pose pas de problème."

Chaque famille a son mouton noir : chez les Gandhi, c'est le petit cousin. Varun Gandhi, 29 ans, est le fils de Sanjay. Comme sa mère, Maneka, il a rejoint le camp adverse, celui du BJP, sous la bannière duquel il a commis quelques graves dérapages antimusulmans qui lui ont valu un bref séjour en prison et l'opprobre de la famille. "Attristée", Priyanka a regretté ces déclarations, "contraires aux principes pour lesquels les Gandhi ont vécu et sont morts". Varun Gandhi a quand même été élu. Aujourd'hui, cent vingt ans après la naissance de Nehru, quatre Gandhi siègent au Parlement, deux belles-soeurs et leurs fils, sur des bancs opposées.


Sylvie Kauffmann, Le Monde daté du 23 mai 2009