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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

Quand les femmes indiennes conduisent des rickshaws

 

Dans toute l’Inde, la profession de chauffeur de rickshaw, comme celle de chauffeur de taxi, est dévolue à des hommes. Toute ? Non : une petite ONG de Chennai, ex-Madras, métropole du sud du pays, ouvre avec modestie et entêtement une brèche dans ce monopole masculin. Reportage.

 

Afficher l'image SPEED Trust a formé une dizaine de femmes à conduire des rickshaws

L'ONG SPEED Trust a formé une dizaine de femmes à conduire des rickshauws

 
"Sur 40 ou 50 000 autorickshaws dans Chennai, on compte une vingtaine de femmes chauffeurs, dont la moitié formée par SPEED Trust", dénombre Philippe Malet, le responsable français de cette ONG dont le nom signifie "Slum People Education and Economic Development ". 

Speed Trust est niché dans le bidonville de Gandhi Nagar, situé sous une voie rapide, près de la gare de Chennai Central. 18 000 personnes y vivent dans un rectangle d'un kilomètre sur 150 mètres, nimbé d'une pollution constante et d'un bruit continu. Pour la plupart, ces habitants du "slum" travaillaient comme journaliers dans les rizières et les champs et ont quitté la campagne, après une ou plusieurs mauvaises moussons, pour vendre leurs bras sur les chantiers de Chennai. Les  femmes et les enfants comme les hommes.

Jayanthi a été la première femme du quartier à bénéficier de la formation à la conduite d'un autorickshaw. Vendue à 11 ans pour être prostituée dans Gandhi Nagar, à 16 elle était mariée et à 19 veuve. Mère de 3 enfants, elle gagnait alors 300 Rs par mois (moins de 5 euros) en faisant des ménages. Aujourd'hui, elle gagne 300 Rs par jour grâce à son triporteur, qui roule au GPL.

"Nous leur payons la licence et le véhicule, qu'elles remboursent en 3 ou 4 ans", explique Philippe Malet. "Le rickshaw coûte 120 000 Rs (2 000 euros), la licence presque autant". Une façon de mettre le pied à l'étrier à ces femmes, pauvres parmi les pauvres du slum, sans les faire entrer dans une logique de charité.

"Tous les jours, des clients s'étonnent de me voir au volant de mon rickshaw, mais moi je suis fière d'exercer ce métier", raconte la jeune Jodhilakshmi, yeux pétillants et longue natte brune, vêtue de la chemisette marron des chauffeurs. Elle vit dans Gandhi Nagar avec sa mère et ses quatre sœurs. A 24 ans, elle n'est pas encore mariée, contrairement à la plupart des jeunes femmes de son âge.

Pour beaucoup de jeunes Indiennes non-mariées, exercer un métier les mettant sans cesse au contact d'inconnus ne serait même pas envisageable. "Les femmes que nous avons formées ont des passés très lourds, elles ne se laissent pas marcher sur les pieds", souligne Philippe Malet lorsqu'on l'interroge sur les risques d'agression.  

Avant tout destinées à être des mères et des épouses, les femmes indiennes perdent tout statut social lorsqu'elles deviennent veuves. Elles sont alors souvent rejetées par leur propre famille, qu'elles ont quittée pour se marier, et par leur belle-famille, qui leur reproche parfois la mort de leur époux. Dans les milieux les plus pauvres, elles doivent souvent s'endetter pour payer ses funérailles. Les femmes mariées qui mettent au monde des filles, elles, doivent selon la tradition dépenser de grosses sommes pour célébrer leur puberté ou leur trouver un mari décent.

Dans Gandhi Nagar, les quelques vraies maisons en dur qui comportent un étage appartiennent d'ailleurs aux familles mafieuses, qui n'hésitent pas à prêter de l'argent à des taux usuraires, de 15 ou 20%, quand des habitants ont besoin de financer un mariage ou une cérémonie pubertaire.

Pour casser ce cercle pervers de l'endettement, rien de tel qu'un outil de travail à soi, qu'il s'agisse d'un rickshaw ou d'une machine à coudre. SPEED Trust a également ouvert une crèche pour les enfants des femmes chauffeurs, qui leur permet de partir travailler sans remords. Ceux qui ont l'âge d'aller à l'école, montent tous les matins dans le rickshaw de Jodhilakshmi, Rukumani, Akila ou l'une de leurs collègues. Ils ne s'étonnent même plus devoir une femme tourner la clef de contact.

 

Beatrice Roman-Amat, Aujourd'hui l'Inde, le 21 mai 2009