Blue Flower

 
La menace des intégristes hindous

Mangalore, Etat du Karnataka (Inde)
Envoyé spécial
 
"Notre mission est de sauver les hindous." A écouter Vinay Shetty, l'Inde court un grand danger et il est bien temps de se lever pour la "sauver". Tilak (point rouge) peint au front, lunettes un brin sévères, le patriote glisse son stylo dans la pochette de sa kurta - tunique traditionnelle bleu pastel. Vinay Shetty est papetier. Il reçoit dans son bureau confiné dans un demi-sous-sol de sa boutique, lieu de passage qu'un commis ne cesse de traverser pour se réapprovisionner en cahiers et crayons. "Les chrétiens contrôlent de nombreux pays, les musulmans aussi, poursuit-il. Mais nous, les hindous, nous n'avons que l'Inde. C'est pour cela qu'il faut sauver les hindous."

Il ne faut pas se fier à l'apparence policée du boutiquier. Vinay Shetty est un dur, un radical. Il dirige une organisation extrémiste hindoue, le Bajrang Dal, à Mangalore, localité située sur la côte du Karnataka léchée par la mer d'Oman. Depuis une bonne année, ce littoral luxuriant de l'Inde méridionale, tapissé de cocotiers, bananiers, manguiers et hibiscus, est la nouvelle terre de mission des prêcheurs de l'hindutva ("hindouité"). A intervalles réguliers, Mangalore et ses environs défraient la chronique d'une intolérance qui mine jusqu'aux fondements de l'Inde laïque et multiconfessionnelle qu'avaient théorisée ses pères fondateurs, Gandhi et Nehru.

A partir de l'été 2008, les expéditions miliciennes du Bajrang Dal contre les églises chrétiennes, incendiées, mises à sac, se sont multipliées. Les intimidations contre les musulmans se sont elles aussi intensifiées. Des jeunes filles fréquentant le pub Amnesia de Mangalore ont été rossées, le 24 janvier, lors d'un raid de la "police morale" qui a provoqué un vif émoi national. L'agitateur ayant orchestré l'attaque de l'Amnesia, un certain Pramod Muthalik, enhardi par cette bienheureuse publicité, a poursuivi en menaçant de perturber la fête impie de la Saint-Valentin. A New Delhi, une ministre du gouvernement fédéral s'est déclarée effrayée par cette "talibanisation" de l'Inde. La formule a fait florès. "Talibans hindous" est la dernière injure du vocabulaire politique en Inde.

Vinay Shetty est rodé à la controverse. Il a réponse à tout. Les attaques antichrétiennes ? "Il n'y a pas d'organisation derrière, justifie-t-il, c'est une explosion de colère populaire. Les gens sont très mécontents des conversions forcées auxquelles se livrent les chrétiens. Ils profitent de la misère de certaines basses castes pour les convertir en leur faisant miroiter des services gratuits d'éducation, de santé, de logement." Les intimidations visant les musulmans ? "Ils font de la provocation. Ils savent que la vache est sacrée pour les hindous. Mais ils se livrent délibérément à l'abattage des vaches pour nous offenser !" L'assaut contre le pub Amnesia ? Vinay Shetty y voit une fort "bonne cause". "Les pubs sont des lieux immoraux où garçons et filles boivent de l'alcool, fument et nouent des relations illicites, explique-t-il. Il faut les combattre pour sauver la culture indienne."

Paroles de "taliban hindou"... Vinay Shetty déploie la vision paranoïaque d'un monde chargé de périls conspirant à miner l'identité hindoue par la ruse, le subterfuge, le vice. L'Inde n'échappe pas à une mutation observée dans d'autres pays de l'ex-tiers-monde : l'érosion des partis laïcs et "progressistes" qui ont présidé aux indépendances nationales a ouvert la voie à des mouvements prospérant sur des crispations identitaires et des raidissements religieux.

Le Parti du Congrès de Gandhi-Nehru a été déstabilisé tout au long des années 1990 par la montée en puissance du Bharatiya Janata Party (BJP), le porte-drapeau d'un nationalisme hindou de plus en plus vindicatif. Ce dernier a finalement accédé au pouvoir à New Delhi en 1998 avant d'en être délogé en 2004 par une coalition dirigée par un Parti du Congrès requinqué après une période de disgrâce. Mais le BJP demeure en embuscade. Alors que l'Inde s'apprête à voter du 16 avril au 16 mai pour les élections législatives, le BJP et la galaxie du Sangh Parivar (la mouvance nationaliste hindoue) poursuivent sans relâche leur travail de sape idéologique.

A Mangalore, le terreau est fertile depuis une bonne vingtaine d'années. C'est ici qu'a pris naissance, en Inde du Sud, la vague "safran" - couleur fétiche du nationalisme hindou. En mai 2008, ce mouvement a porté le BJP au pouvoir à Bangalore, la capitale de l'Etat du Karnataka, où se marient désormais high-tech et tridents de Shiva (les symboles religieux des nationalistes).

Pourquoi ce littoral du Karnataka jadis plutôt pacifique, où chrétiens, hindous, musulmans cohabitaient sans conflits majeurs - au point qu'un syncrétisme islamo-hindou avait éclos - a-t-il basculé dans l'aigreur ? Selon l'universitaire Muzzafar Assadi, la réponse est à trouver dans la nouvelle "coalition sociale" qui a reconfiguré ces dernières années le monde hindou : les brahmanes, la caste supérieure qui anime en sous-main la mouvance "safran", ont su instrumentaliser le sentiment d'insécurité des castes subalternes face à la poussée économique des minorités chrétiennes (près de 10 % du district dont Mangalore est le chef-lieu) et musulmanes (20 %).

Forts d'un système d'éducation de haut niveau, les chrétiens ont historiquement formé une élite locale. La percée des musulmans, elle, est plus récente : elle date de l'émigration vers les chantiers du golfe Arabo-Persique, source d'une généreuse manne de revenus. Leur ascension a multiplié les frictions avec les castes hindoues inférieures comme les billavas et les mogaveeras, pêcheurs qui vendent leurs poissons à des marchands musulmans. Cette plèbe hindoue fournit aujourd'hui les troupes de choc du nationalisme "safran".

Les idéologues de l'hindutva en marche ne pouvaient donc rêver de meilleur laboratoire que ce littoral du Karnataka. Car c'est bien d'un laboratoire qu'il s'agit. On y éprouve des recettes politiques vouées à essaimer. Dans l'Inde du Nord, le BJP avait déjà érigé l'Etat du Gujerat en modèle hindouiste ; dans l'Inde du Sud, ce rôle revient au Karnataka, et en particulier à Mangalore. Rien n'est vraiment le fruit du hasard. L'expédition contre le pub Amnesia relève ainsi d'une stratégie visant à ghettoïser les communautés. Cette "police des moeurs" vise de manière prioritaire les jeunes filles hindoues, notamment celles coupables d'amitiés - fussent-elles les plus innocentes - avec des camarades musulmans.

Entre le 1er août 2008 et le 15 février 2009, la presse locale a répertorié 45 incidents de ce type dans le district (1,5 million d'habitants). En général, les agressions ont lieu dans les bus, le seul espace social où se croisent vraiment les jeunes des deux communautés à la sortie de l'école. Il suffit qu'une jeune fille hindoue soit repérée en train d'afficher une amitié trop ostensible avec un jeune musulman pour que le châtiment s'abatte. Avertie par un mouchard - parfois par le chauffeur lui-même - au moyen d'un téléphone portable, une bande de nervis stoppe le bus à l'arrêt suivant, rosse les deux coupables avant de les traîner devant un commissariat de police.

"Si l'on agit ainsi, justifie Vinay Shetty, dont les troupes sont impliquées dans ces attaques, c'est qu'on a bien identifié le jeu du musulman. Nos informateurs ont préalablement repéré sa stratégie de séduction. C'est un "love djihad" auxquels les musulmans sont bien entraînés. Ils ont de l'argent pour cela. Leur but est de séduire les filles hindoues afin de les convertir à l'islam après le mariage." Toujours cette théorie du complot, cette paranoïa de la "conversion". Le 11 février, Ashwami, une lycéenne de 16 ans, en est morte. Elle n'a pas supporté d'avoir été humiliée en public par les gros bras du Bajrang Dal en compagnie de Salim avec lequel elle discutait dans le bus. Elle s'est pendue.

"C'est une situation assez effrayante", s'alarme B. V. Seetaram, directeur du journal Karavali Ale ("les vagues de la côte") dont les colonnes dénoncent ces brigades "safran". "Le risque est grand que cela débouche sur une guerre civile, ajoute-t-il. Combien de temps les musulmans et les chrétiens vont-ils encore rester silencieux ?" B. V. Seetaram est en permanence sur ses gardes. Une inquiétude qu'illustrent les murs hérissés de barbelés qui enserrent sa villa, située dans la zone industrielle de Mangalore. "Dès que quelqu'un sonne au portail, avoue-t-il, je crains qu'il s'agisse d'un policier."

Le journaliste a déjà passé un mois sous les verrous en détention préventive, poursuivi sous divers prétextes (diffamation, chantage). "Ils montent des dossiers fallacieux contre moi", s'indigne-t-il en déplorant que la justice, la police et même la majorité des médias de Mangalore aient été "safranisés".

Ses prises de position hostiles au Bajrang Dal lui ont valu des représailles musclées : imprimerie mise à sac, vendeurs tabassés. Mais ce qui l'attriste le plus, c'est l'attitude de ses coreligionnaires face à ces miliciens de l'hindutva qui se sentent encouragés par l'indifférence, voire la complicité, du public. "Nous sommes une petite minorité à nous dresser contre eux au nom des valeurs de la laïcité, dit-il. Mais la majorité des hindous reste passive devant ces extrémistes. On dirait qu'elle approuve leur police morale." Qu'importe : B. V. Seetaram continuera à "se battre" au nom d'une certaine idée de l'Inde.

Frédéric Bobin, Le Monde, le 15 avril 2009, édition datée du 16 avril 2009