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De fastueuses dépenses de campagne à la rescousse de l'économie

Les élections sont une aubaine pour l'économie indienne. Le Centre d'étude des médias, basé à New Delhi, estime que près de 1,5 milliard d'euros seront dépensés en quarante-cinq jours de campagne électorale, soit davantage que le 1,4 milliard d'euros employés lors des dernières élections américaines. Quelque 20 % de ce "mini-plan de relance" seront consacrés aux dépenses courantes.

Dans un pays aussi vaste que l'Inde, et doté d'un faible réseau routier, près de 70 hélicoptères sont loués, entre 3 000 et 3 500 euros de l'heure, pour transporter les candidats d'une circonscription à l'autre. Des 4×4 ont été réquisitionnés pour aller chercher les votes dans les districts les plus reculés. Des poètes sont recrutés pour imaginer des vers à la gloire du candidat et la vente de boissons, destinée à retenir ses partisans dans les meetings malgré le soleil de plomb, devrait augmenter de 15 %.

Les budgets de communication d'espace publicitaire devraient avoisiner les 700 millions d'euros. Des statues, plus résistantes aux intempéries et au vandalisme que les affiches, ont été érigées ces derniers mois, parfois aux frais de l'Etat, comme dans l'Uttar Pradesh.

Ainsi, 60 sculptures d'éléphant en granit, le symbole du Bahujan Samaj Party (BSP, parti des intouchables), au pouvoir dans cet Etat du nord de l'Inde, ont été commandées en taille réelle, sans oublier sa dirigeante, Mayawati, représentée avec son petit sac à main, en statue de bronze. La ministre en chef est même allée jusqu'à changer l'uniforme des policiers en bleu, couleur de son parti. "Les gens nous confondent avec des militants politiques", s'est plaint l'un des policiers à un journaliste local.

La loi autorise chaque candidat à dépenser au maximum 42 000 euros lors de sa campagne, quelle que soit l'origine du financement. Bien souvent, l'argent sort de sa poche, car la politique est une affaire rentable en ces temps de crise. "Les candidats sont prêts à dépenser beaucoup, car ils sont persuadés de récupérer dix fois la mise une fois qu'ils sont élus, grâce à la corruption", estime Lenin, directeur du comité de vigilance sur les droits de l'homme, basé à Bénarès.

ARGENT NOIR

D'après une étude menée par l'ONG Liberty Institute, dans l'assemblée régionale du Karnataka, le nombre de crorepatis, députés dont le patrimoine dépasse les 160 000 euros, est passé de 131, juste après les élections de 2004, à 401 cette année.

Le Centre d'étude des médias évalue à 500 millions de dollars l'argent noir, qui n'apparaît dans aucun livre de comptes de la campagne De électorale. Dans l'Andhra Pradesh, un Etat de 80 millions d'habitants situé au sud de l'Inde, la police a dressé 450 barrages pour saisir les liasses de billets cachées dans les voitures.

Dans les jours qui ont suivi la présentation des listes de candidats, fin mars, le quotidien Indian Express rapporte que près de 1,23 million d'euros ont été saisis. Les lingots d'or ou les billets étaient cachés sous les sièges, dans des sacs de riz ou encore dans des cargaisons de fruits.

Cet argent noir est crucial pour acheter les votes des électeurs. Un procédé jugé plus efficace qu'une statue ou un spot publicitaire. La distribution de billets, même interdite, est si répandue que les politiciens en oublient la présence des caméras. Ils ont été douze à être pris en flagrant délit à la fin du mois de mars. L'un d'eux, le frère d'Abu Azmi, candidat du Samajwadi Party (SP, Parti socialiste) dans une circonscription de Bombay, a prétendu que l'argent avait été distribué pour "acheter des chips et de l'eau". La commission électorale indienne a ordonné une enquête.

L'argent distribué aux électeurs menace-t-il leur liberté de vote ? Certains acceptent les billets distribués par les différents partis et continuent de voter pour le candidat de leur choix dans le secret de l'isoloir, lit-on dans le rapport réalisé par le Centre d'étude des médias.

"Mais la distribution d'argent est la mère de la corruption, s'indigne Bhaskara Rao, son président, car l'électeur devra ensuite payer au candidat élu dix fois ce qu'il a reçu, pour avoir droit à des services de base."

Julien Bouissou, Le Monde, jeudi 15 avril 2009 (n° en date du 16 avril)