Blue Flower

Eloge de la lenteur
Face à la hausse du prix des billets d'avion, de nombreux Indiens redécouvrent les plaisirs du voyage en train. Seule condition pour la réussite de son périple, précise la journaliste de The Hindu : la patience.

 
On apprenait récemment dans la presse indienne que tous les trains, comme les Shatabdi Express, le Deccan Queen ou le Brindaban, affichent presque toujours complet alors que les avions décollent quasiment vides. Cela ne m'a pas surprise un instant. Je me souviens de l'époque pas si lointaine où les voyages en train étaient fastueux. Il y avait des salles de bains, du personnel et la nourriture était vraiment bonne. Certes, c'était un peu cher, mais le prix était justifié. Je parle de la 1re classe, bien sûr. Je me souviens aussi de la dégringolade. Une longue période pendant laquelle j'ai voyagé avec moustiques, souris, cafards et compagnons de voyage peu amènes, quoiqu'on ne puisse faire porter la responsabilité de ces derniers à la compagnie de chemins de fer. Jamais les trains ne partaient ni n'arrivaient à l'heure. Les gares étaient d'une saleté repoussante. Quant aux toilettes à bord, aucun mot ne peut rendre compte de leur pestilence.


Mais, aujourd'hui, le vent a de nouveau tourné. Le voyage ferroviaire a retrouvé sa poésie. Il faut certes pouvoir prendre son temps pour voyager en train. Mais c'est bien là la seule et unique condition.

Je voyage régulièrement et j'ai souvent emprunté et continue d'emprunter le train. L'avion a toujours été le dernier choix pour mes déplacements en Inde. D'abord en raison du prix prohibitif des billets, puis, peu à peu, par habitude. Et, bon gré mal gré, je me suis convertie au rail.

En train, les choses vont lentement, ce qui vous plonge dans un flou agréable. Le mouvement berçant des wagons aide à dormir. Des instantanés du Taj Mahal, des chutes de Doodhsagar ou les épaisses forêts de Karwar s'offrent au regard et vous tiennent compagnie longtemps après que vous les avez dépassés à toute vitesse. En chemin, on goûte aux chikki [caramels aux cacahuètes, sésame, etc.] de la gare de Lonavla, aux oranges de Nagpur, aux peta [pâtisseries] de la gare d'Agra, aux beignets à la banane d'Alapuzha.

Il arrive que certains souvenirs de voyage en train extrêmement pénibles s'adoucissent avec le temps et la distance. Il y a bien longtemps, je me suis retrouvée au milieu de nulle part, sur un pont surplombant le fleuve Krishna, dans l'Andhra Pradesh ; des inondations frappaient la région, et la circulation de tous les trains était arrêtée. Nous sommes restés là trois jours, sans nourriture ni eau potable. C'était un mauvais moment à passer, mais j'avais pour compagnon de voyage un adorable prêtre irlandais, le père Kennedy, qui m'a alors transmis un peu de son pragmatisme.

Je me revois, une autre fois, dans une scène sortie tout droit d'un film hindi, courant derrière un train qui quittait poussivement la gare de Bhopal. Il a accéléré au moment précis où j'étais sur le point d'agripper la rampe. Ce qui m'a permis de découvrir la ville de Bhopal en attendant le prochain train – je n'avais donc pas tout perdu. Il y a eu aussi des voyages merveilleux, d'adorables petites gares, aux noms charmants, avec des édifices victoriens aux fenêtres surmontées de monkey-tops [petits auvents de bois typiques], des voies à l'abandon envahies par les fleurs sauvages. J'ai dû voyager avec des familles qui se disputaient, des hommes agressifs, des raseurs insupportables, des enfants démoniaques… mais tous ceux-là ont apporté de l'eau à mon moulin de voyageuse. Les petits trains du massif des Nilgiri [dans le Tamil Nadu, dans le Sud] et de Shimla [dans l'Himachal Pradesh, dans le Nord] offrent de charmants périples qui ont déjà fait couler beaucoup d'encre.

Et les paysages… Rien n'égale l'Inde vue de la fenêtre d'un train. Les sables de Jaisalmer [au Rajasthan], les wadis [hameaux] bien ordonnés et proprets du Maharashtra, la végétation clairsemée du plateau du Deccan cédant la place aux paysages luxuriants et isolés du Kerala, les tons émeraude des fougères géantes du nord du Bengale... Les gigantesques sal, ces arbres qui dans le Madhya Pradesh prennent des reflets dorés au crépuscule. Les inoubliables voyages sur le littoral jalonné de cascades qui tantôt se résument à un filet d'eau, tantôt dévalent en torrents ; les ravins et les vallées verdoyantes où le soleil joue à cache-cache derrière les collines. Au loin, la mer qui scintille. Des ponts de tailles et d'envergures variées, des rivières en crue ou quasi taries. Des matchs de cricket improvisés sur des terrains poussiéreux en bordure des rails. Et il y a aussi la destination. Car on a beau dire que le voyage compte plus que la destination, il faut bien reconnaître qu'il est toujours bien agréable d'arriver quelque part, où que ce soit.






Repères

Au cours des 6 premiers mois de 2008, le coût des billets d'avion à bas prix vendus en Inde a augmenté de 81 %. Cette hausse s'explique par la crise qui frappe l'aviation civile du pays. Ouvert aux investisseurs privés en 1994, ce secteur s'est développé très rapidement et, dès les années 2000, l'avion était devenu un moyen de transport accessible aux centaines de millions de membres de la classe moyenne inférieure. Mais aujourd'hui, les compagnies aériennes indiennes fonctionnent comme des low cost alors que les infrastructures ne le permettent pas (il n'existe pas de véritables réseaux d'aéroports secondaires). Par ailleurs, le prix du carburant ne cesse de monter. Plusieurs compagnies cherchent par conséquent à faire des économies en retardant l'achat de nouveaux appareils et en augmentant drastiquement leurs prix. En d'autres termes, le train a encore de beaux jours devant lui.

A titre d'exemple, en 2006, un billet d'avion Delhi-Srinagar (Etat du Jammu-et-Cachemire) coûtait environ 1700 roupies (25,54 euros), aujourd'hui, le même billet coûte environ 4500 roupies (67,56 euros).





Sheila Kumar, The Hindu, Traduit et publié par Courrier International