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Les petits boulots ou l'importance de l'économie informelle en Inde


Depuis la libéralisation de l’Inde en 1991, le secteur informel domine l’économie. En 1999-2000, il représentait 63% du PIB et 93% de la force de travail du pays, soit 370 millions de travailleurs contre 28 millions seulement dans le secteur formel. Rencontre à New Delhi avec ces vendeurs et ouvriers à la faible productivité et aux maigres salaires.

 

Munirka Market en plein après-midi. Le vendeur de glaces guette le client harassé par la chaleur, les livreurs chargent avec peine les matelas et autres tapis sur leur chariot, le vendeur de chaai ameute la clientèle. Les marchands de fruits et légumes attendent les ménagères tandis qu'un policier mange tranquillement du raisin à l'étal de l'un d'eux…

Qu'un policier se serve impunément dans l'étalage d'un commerçant est une scène quotidienne qui ne choque désormais plus personne, mais qui prouve que quelque chose ne tourne pas rond dans le train-train économique de Munirka Market. Ce quelque chose tient au fait qu'ici cordonniers, chaaiwala, vendeurs, livreurs et autres appartiennent au secteur informel et ne sont autorisés à travailler qu'à condition de remplir discrètement les poches de la police. 

Ramavatar est cordonnier. Il a 40 ans. Il exerce le même métier depuis 24 ans qu'il est à Delhi, où il vit dans un bidonville. En ce moment, il gère l'échoppe de son frère, rentré dans leur village natal dans le Rajasthan. Mais habituellement, il travaille à son compte sur le campus de l'Université de JNU où il a réussi à s'installer en empruntant de l'argent à des étudiants.

Il envoie régulièrement de l'argent chez lui où vivent ses trois fils et ses deux filles. Pour faire face à l'inflation ou lorsque quelqu'un tombe malade dans son village, il se voit obligé d'emprunter. Faute d'accès aux établissements de crédit, il entre ainsi dans le cercle vicieux de l'usure. Il dit avoir peu de problèmes avec la police, si ce n'est de temps en temps, où il est contraint de cirer gratuitement les chaussures de ces messieurs. 

Shailendra a 24 ans. Il vend des glaces ici depuis un an. C'est une source de revenu pour sa famille qui vit dans l'Uttar Pradesh. Il reçoit une commission en fonction de ce qu'il vend. Il dit pouvoir gagner jusqu'à 100 roupies (1,40 euros) par jour. Il travaille de midi à minuit. Il affirme devoir payer 300 roupies (près de 5 euros) par mois à la police pour pouvoir rester à Munirka. Selon lui, qu'ils l'admettent ou non, tous les travailleurs informels doivent payer ici un certain montant aux forces de l'ordre. 

Rakesh Mishra, 35 ans, vend des chaussettes quand la saison le permet. Le reste de l'année, il rentre chez lui, à Allahabad en Uttar Pradesh, où il doit subvenir aux besoins de ses trois filles et de son fils. Cela fait maintenant 15 ans qu'il a renoncé à trouver du travail dans sa ville natale et qu'il vient à New Delhi gagner sa vie.

Conséquence de la désindustrialisation, l'usine dans laquelle il travaillait a fermé, et voilà 10 ans qu'il vend des chaussettes Prateek. Il n'a aucun lien avec cette compagnie et obtient sa marchandise via d'autres intermédiaires informels. Il gagne entre 50 et 100 roupies par jour (entre 70 centimes et 1,40 euros), parfois rien. Son ancienneté dans le quartier lui permet de ne pas avoir trop d'ennuis avec la police : si on lui demande de partir, il le fait, puis revient à son emplacement quelques minutes après. 

Ces hommes ne sont que quelques exemples d'une réalité qui touche des millions de travailleurs en Inde. Le schéma est souvent le même: ils viennent des États à la traîne du développement économique. Le chômage dans leur ville natale les pousse à venir travailler à New Delhi, où ils ne trouvent du travail que dans le secteur informel.

Peu éduqués, ils n'ont aucun accès aux établissements de crédit ou aux systèmes de protection sociale et deviennent des proies faciles pour les usuriers ou la police. Ne pouvant interdire un secteur qui fait vivre des millions de personnes, la police est passée d'un système d'amendes à un système pur et simple de racket. Tel est le type de taxe imposé sur ce secteur informel incontrôlable.
 
Julie Gallon, Aujourd'hui l'Inde, le 9/ avril 2009