Blue Flower

Le triomphe de Slumdog Millionnaire ou la revanche du cinéma indien

 

Camille Deprez est professeur de cinéma à Hong Kong. Elle a rédigé sa thèse sur l'industrie de Bollywood dans le contexte de la mondialisation des industries culturelles et a vécu en Inde pendant 2 ans. Après l’agitation médiatique autour de Slumdog Millionnaire, elle nous livre ses réflexions sur les enjeux soulevés par ce film qui continue d’être en tête du box office français.

 

Depuis 1990, la rationalisation d'une partie de la filière cinématographique indienne sur le modèle d'Hollywood et des grands groupes multimédias n'a permis qu'une visibilité internationale relative de ses films. Le triomphe de Slumdog Millionnaire à la dernière cérémonie des Oscars, bien que signé du très britannique Danny Boyle, sonne comme une revanche.

En 2002, Les Indiens pensaient décrocher le prix du meilleur film étranger à Hollywood et une renommée cinématographique planétaire pour le film Lagaan. La star de cinéma Aamir Khan et le réalisateur Ashutosh Gowariker avaient fait le voyage, un événement largement galvanisé par les médias indiens, pour finalement repartir bredouille.

Le cinéma indien cherche à inventer son insertion durable dans la mondialisation des industries culturelles. Slumdog Millionaire lui fournit les clés d'un rayonnement mondial réussi, sans se limiter aux ressorts habituels des majors, indispensables mais insuffisants. A. R Rahman, compositeur de la bande originale du film, incarne une certaine quintessence de cette mondialisation : originaire du Tamil Nadu et converti à l'Islam, il s'imprègne de toutes sortes d'influences musicales et parvient même à séduire des artistes internationaux en mal d'inspiration.

Adulé des foules en Inde depuis plus de vingt ans, il est désormais reconnu par ses pairs à Hollywood, en remportant deux Oscars et un Golden Globe pour ce long-métrage aux origines mixtes. Cette ouverture sur le monde permet à la musique et au cinéma populaires indiens d'exister dans le paysage mondialisé des industries culturelles.

Le film suggère aussi l'idée d'un appel régulier à des réalisateurs étrangers, au regard neuf et distancié sur l'Inde. L'industrie cinématographique indienne s'est longtemps crue assez foisonnante et autonome vis-à-vis d'Hollywood pour conquérir le monde, mais elle prend conscience de la nécessité de coopérer avec les grands acteurs occidentaux des industries culturelles, pour ne plus être considérée comme un cinéma prolifique certes, mais kitsch, exotique, et donc finalement inférieur aux standards internationaux.

Le succès de ce film permet d'envisager des thèmes à la fois provocateurs et universels pour compter dans le cinéma globalisé. Cette idée tranche avec la formule de Bollywood, qui évite depuis soixante ans les sujets trop controversés. Slumdog Millionaire propose de réintégrer des sujets jusque-là réservés aux films d'auteurs ou aux documentaires dans le giron du cinéma populaire, sans faire l'économie des chorégraphies, de l'action, de l'humour, de la romance et du mélodrame.

Un paradoxe apparaît alors au grand jour : l'Inde doit accepter de montrer les aspects peu reluisants de sa société (les bidonvilles, les enfants des rues, les tensions inter-religieuses) pour finalement briller sur la scène mondiale du cinéma. Ce choix ne fait pas l'unanimité des intellectuels, qui craignent une banalisation de la pauvreté et de l'injustice sociale, une fois patinées d'images glamour et divertissantes. Ils posent le débat du renoncement à l'éthique pour la gloire médiatique et refusent que les bidonvilles soient acceptés comme une conséquence inévitable de la modernisation et de la mondialisation.

Mais qu'en pensent les premiers concernés ? Au lendemain de la cérémonie des Oscars, à Dharavi, on ne sait plus sur quel pied danser. Notre guide avoue que le film de Danny Boyle lui renvoie une image positive de son milieu d'origine, dont il a longtemps eu honte. Il nous entraîne la tête haute à travers les méandres du bidonville, à l'insalubrité et à la promiscuité indéniables. Mais lui a échappé à sa condition et vit désormais hors de cette enclave.

D'autres résidents sont désenchantés : s'ils se réjouissent de l'aide éducative et financière accordée à Rubina et Azharuddin, les jeunes héros de Dharavi, ils savent que l'engouement médiatique international est éphémère mais l'existence de leur bidonville durable. Ce dernier, où s'entassent ceux qui font fonctionner la mégalopole, des trieurs d'ordures aux chauffeurs de rickshaws, se verticalise au bon gré d'investissements privés discutables, mais n'est en rien prompt à disparaître.
 
Loin de pouvoir contrecarrer la machine médiatique mondialisée, les pragmatiques habitants de Dharavi sont décidés à l'exploiter tant que possible, en ouvrant les portes de leurs baraques aux plus offrants et en répondant à des interviews à la chaîne. Cet envers du décor laisse à méditer sur l'analogie entre "cinéma" et "industrie du rêve".
 
Camille Deprez, Aujourd'hui l'Inde, le 6 avril 2009