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Les bobos se mettent au bouddhisme
De plus en plus de personnalités se tournent vers les enseignements du Bouddha. Elles espèrent ainsi apaiser leurs angoisses dans un pays où beaucoup de repères traditionnels ont disparu.
Depuis l’âge d’or du bouddhisme, il y a quelque deux mille deux cents ans, jamais sans doute une foule aussi dense de personnalités ne s’était rassemblée pour rendre hommage au Bouddha sur sa terre d’origine. Le 22 février dernier, 6 000 mem bres de l’élite indienne ont assisté, sur l’île Gorai, près de Bombay, à l’inauguration de la pagode universelle Vipassana, un monument de 1 milliard de roupies [15,3 millions d’euros] dominé par “le plus grand dôme du monde”. En effet, une nouvelle vague d’Indiens – des individus fortunés, rationnels, résidant dans des grandes villes et ayant reçu une instruction en anglais –, hostiles aux religions organisées et ouverts à d’autres formes de vie spirituelle, cherchent de plus en plus des réponses à leurs questions dans les enseignements du Bouddha. Ces fidèles d’un nouvel âge répugnent à se dire bouddhistes en raison des connotations politiques de cette religion qui a été adoptée il y a plus de cinquante ans par Bhimrao Ramji Ambedkar et ses disciples intouchables, en rébellion contre l’hindouisme et ses discriminations de castes. 

Même si elle révèle des possibilités cachées chez les nouveaux adeptes, la pratique de ces derniers relève da vantage d’une thérapie pour affronter les contraintes de la vie urbaine au quotidien : famille nucléaire, fossé générationnel, divorce, effondrement du système familial d’entraide, relations personnelles, difficultés dans le travail, chômage, maladies liées au mode de vie, angoisse et solitude chez les adolescents. Archana Sehgal, une jeune femme cadre de 32 ans, dirige la section féminine locale de la Bharat Soka Gakkai (BSG), filiale indienne de l’organisation bouddhiste internationale d’origine japonaise Soka Gakkai, qui compte aujourd’hui plusieurs dizaines de millions d’adeptes dans 192 pays. En vertu du règlement de la BSG, Archana est censée effectuer au moins deux “visites à domicile” par semaine, chaque responsable devant veiller au bonheur et au bien-être des membres de son unité, dont le nombre est limité à une dizaine pour que tous puissent bénéficier d’une attention soutenue. Pour Archana, ces visites ont été la source d’un grand épanouissement car elle a pu venir en aide à des jeunes femmes confrontées au chômage et à d’autres problèmes sociaux. Grâce à cette méthode, la BSG est devenue en une vingtaine d’années une organisation de plus de 38 000 membres présente dans 300 villes indiennes. 

Une religion qui répond à la modernisation 

D’autres nouvelles formes de bouddhisme préconisent des approches différentes tout en s’inspirant des mêmes enseignements du Bouddha. La méditation vipassana, qui vise à faire découvrir la réalité des choses, est une pratique propagée par le Bouddha qui a été réintroduite en Inde en 1969 par un homme d’affaires indien, Satyanarayan Goenka, après un long séjour en Birmanie. Il y a quarante ans, les séances de méditation proposée par Satyanarayan Goenka ne réunissaient qu’une dizaine de disciples, dont ses propres parents. Aujourd’hui, on re cense plus de 55 centres de vipassana dans le pays, et la retraite de dix jours qu’ils proposent attire plus de 1 million de participants. Pankaj Mishra décrit le développement de ces nouvelles formes de bouddhisme en Inde dans La Fin de la souffrance : le Bouddha dans le monde [Buchet-Chastel, 2006], un ouvrage qui part à la redécouverte de cette religion sur sa terre natale, d’où il avait disparu depuis des siècles. Pour lui, ce retour en force est dans l’ordre des choses car le bouddhisme a trouvé une audience similaire à celle de ses origines : une société en train de se moderniser et une classe commerçante en plein essor. 

Comme le note Pankaj Mishra, il est tout à fait normal qu’une Inde postlibérale [depuis l’ouverture économique de 1991], avec son“épuisement spirituel et affectif”, soit de plus en plus attirée par un nouveau cadre moral et spirituel pour donner un sens à la vie sans l’intermédiaire de Dieu. C’est justement ce qui pousse des milliers d’Indiens à se tourner vers les enseignements du dalaï-lama. Jusqu’à ces dernières années, l’agenda du chef spirituel des bouddhistes était pratiquement rempli par ses voyages à l’étranger et ses conférences à Dharam sala, auxquelles assistent une majorité d’étrangers. Aujourd’hui, ses déplacements à travers l’Inde représentent près de 60 % de ses engagements. L’accueil réservé au maître zen vietnamien Thich Nhat Hanh a lui aussi radicalement changé. A la différence de ses deux précédentes visites (en 1988 et en 1997), sa dernière intervention a attiré une foule massive, observe Shantum Seth, qui dirige le Fonds Ahimsa pour la propagation des enseignements de Thich Nhat Hanh. “Ils mettent l’accent sur la pratique et l’épanouissement personnels, ce qui est très attrayant pour l’élite intellectuelle”, explique-t-il. 

Alors, le bouddhisme va-t-il durer ou disparaître, comme il l’a fait plus d’une fois dans le passé, rayé de la carte par un malheureux concours de circonstances, dont son absorption par l’hindouisme, le ritualisme et le déclin de la classe commerçante ? Pour Pankaj Mishtra, qui salue le Bouddha comme étant “de loin le plus grand penseur auquel l’Inde ait jamais donné naissance”, il ne fait aucun doute qu’il va s’enraciner. A une époque où tant de brillantes idéologies tombent en discrédit, dit-il, les enseignements du Bouddha deviennent des repères de plus en plus pertinents pour mener une vie conforme à la morale. 
Sheela Reddy, Smruti Koppikar, Dola Mitra, Pushpa Iyengar et Harsh KabraOutlook, traduit et repris par  Courrier International, n° 958 semaine du 12 au 18 mars 2009.