Blue Flower

Un regard ironique et un peu triste de Mira Kamdar sur l'engouement "californien" provoqué par Bodghaya.
 

LE MOT DE L'INDE •  “Bodh” : La connaissance

 

 

Pendant un peu plus d’un demi-siècle, se déclarer bouddhiste en Inde, c’était à la fois admettre et refuser son appartenance à la plus basse caste de l’hindouisme, celle des dalits, autrefois appelés intouchables. En 1956, B.R. Ambedkar, le grand leader des dalits, et 380 000 de ses compagnons s’étaient convertis sur-le-champ à cette religion qui ne les condamnait pas à naître et à mourir dans une caste synonyme de l’exclusion sociale la plus brutale. On désignait ces nouveaux convertis comme des nava bauddha, des nouveaux bouddhistes. Bodh est un mot à sens multiple, qui pourrait se traduire par la connaissance, la perception, la compréhension, et qui signifie le plus souvent la réalisation spirituelle. Ainsi, l’arbre sous lequel le futur Bouddha, le prince Siddhartha Gautama, s’assit afin de se recueillir s’appelle l’arbre de bodhi. Celui qui, comme lui, atteint ce ni­veau ultime de compréhension spirituelle s’appelle un bodhisattva, celui qui connaît le bodh. Pendant des siècles, les bouddhistes dans tous les pays d’Asie où cette religion aux origines indiennes se répandit ont vénéré le temple de Bodhgaya [dans l’Etat indien du Bihar, au nord-est du pays] et l’arbre qui aujourd’hui pousse dans son enceinte là où, dit-on, l’arbre original sous lequel Gautama se transforma en Bouddha jetait son ombre.

 

Quand j’ai visité Bodhgaya il y a vingt-cinq ans, il y avait une petite poignée de pèlerins japonais et quelques Californiens récemment convertis à un bouddhisme plus “new age” que façon Ambedkar. C’était une ville entièrement hors du circuit touristique normal, et ça se sentait. Les hordes se dirigeaient vers Bénarès, la ville sainte de l’hindouisme. Cela risque de changer radicalement. Comme l’élite indienne ne cesse d’être enchantée par toute tendance californienne – avec le retard nécessaire à l’imitation –, voici que le bouddhisme new age, le bouddhisme adopté par des gens désorientés par la société de con­sommation, est enfin arrivé en Inde. On ne doit pas alors s’étonner d’apprendre que le gouvernement, toujours soucieux du développement du tourisme de luxe, entend, avec la collaboration de l’UNESCO (c’est là qu’on peut s’étonner), transformer ce site officiel du Patrimoine mondial de l’humanité en une sorte de Disneyland du bouddhisme, avec parcours de golf et hôtels cinq étoiles. Ironiquement, la “réhabilitation” de Bodhgaya risque de rendre la ville trop chère pour les pèlerins qui viennent maintenant du monde entier vénérer le lieu où Gautama se transforma en Bouddha. Comble de l’ironie, les sommes qui seront consacrées à ce projet dépasseront de loin les budgets locaux pour l’installation de sanitaires, la fourniture d’eau potable et l’éducation primaire. Après tout, ces services ne sont destinés qu’à des résidents plutôt pauvres d’une ville rendue célèbre par celui qui prônait la compassion.

 

Mira Kamdar* 

 

* Universitaire et essayiste. Elle écrit régulièrement dans les presses américaine et indienne. Elle a publié, en 2008, Planet India – L’ascension turbulente d’un géant démocratique, éd. Actes Sud.

 

Source : Courrier International