Blue Flower

Phénomène marginal ou signe avant-coureur d'une évolution profonde de la société vers une liberté d'expression orale sans tabou ?

 

  Bombay s'enflamme pour les soirées slam

 

À Bombay, de plus en plus de bars et de centres culturels de la ville programment les très tendances soirées "open mic". Le phénomène est assez récent mais le succès est déjà au rendez-vous : les Indiens viennent, toujours plus nombreux, profiter de ce nouvel espace d’expression libre. Sans règles, sans tabous.

 

Rohini, l'animatrice de la scène slam du Mumbai Times Coffee, au dernier étage d'une haute tour de Bandra, un des quartiers les plus animés de Bombay, invite Anamika à monter sur scène. La jeune femme se lève, prend le micro et commence à raconter la rocambolesque soirée qu'elle a passée pour la St Valentin... Elle semble stressée, ses mains tremblent, ses yeux demeurent rivés sur sa feuille. Mais alors que les gens se mettent à rire, enfin, elle ose regarder la salle comble, et sourit. Quand elle termine son texte, les applaudissements retentissent.

"Jamais je n'aurais cru y arriver. Cela fait des semaines que je viens ici assister aux soirées slam, mais c'est la première fois que j'ose m'exprimer. Je connaissais mon texte par cœur mais j'avais tellement peur d'avoir un trou noir que j'ai préféré garder la feuille", avoue-t-elle.

Tarun Durga, lui, est un habitué, voire un militant. Il est parfaitement à l'aise et fait intervenir le public, qui, apparemment ravi, entre dans son jeu avec entrain. "Dans la vie, je suis plutôt réservé, mais dès que j'ai le micro entre les mains, j'ai une tonne de réflexions et de sentiments à partager. Je suis un enfant de la ville, la plupart de mes textes expriment mon point de vue personnel sur l'environnement qui m'entoure, cette jungle urbaine, nommée Bombay", explique Tarun. Le jeune homme a créé jongleurs d'idées, un site internet qui met en relation des poètes indiens avec des musiciens du monde entier.


Amour, joie ou colère, poésie, prose ou improvisation, chacun s'exprime librement. "Cette nouvelle forme d'expression s'inscrit tout à fait dans la tradition orale indienne, de l'antiquité jusqu'au Hasya Kavi Savelan, un genre de poésie satyrique en hindi, qui s'attaque particulièrement aux politiques, analyse Tarun Durga. Mais dans les soirées open mic, il n'y a pas de règles à respecter, on explose les carcans, on brise les tabous".

Et les Indiens en profitent. Lors du festival de poésie Celebrating poetryorganisé du 23 au 25 février derniers au Prithvi theatre, un des centres culturels les plus dynamiques de Bombay, les organisateurs ont été pris d'assaut. Il y a tellement de personnes qui veulent s'exprimer que le temps de parole est désormais comptabilisé et limité…

"C'est incroyable, le mouvement est en véritable ébullition ! Quand nous avons commencé l'année dernière, nous étions un petit groupe, on voyait toujours les mêmes personnes. Maintenant le public s'élargit", se réjouit Peter Griffin, un des membres de caferati, une association pionnière de la scène slam.
 
"Nous essayions de faire participer des gens d'horizons différents, notre défi actuel est d'attirer des gens moins favorisés et de développer le slam en hindi, marathi... Car pour le moment, la plupart des participants sont des jeunes gens des classes supérieures qui s'expriment en anglais", reconnaît Tarun.
 
 Julia Ocir , Aujourd'hui l'Inde, le 4 mars 2009