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Washington est parvenu à apaiser les relations indo-pakistanaises dans l'enquête sur l'attaque de Bombay

 

Le Pakistan aurait arrêté le "cerveau" des attentats de Bombay

Islamabad admet une implication dans les attentats de Bombay

 

Après deux mois et demi de déni, la reconnaissance par Islamabad, jeudi 12 février, que l'assaut terroriste sur Bombay fin novembre 2008 avait été "en partie" ourdi au Pakistan a quelque peu détendu les relations avec l'Inde. Ces derniers mois, les tensions indo-pakistanaises avaient fortement pesé sur le climat politique dans toute l'Asie du Sud.


 

 

 

A New Delhi, le ministre indien des affaires étrangères, Pranab Mukherjee, a qualifié, vendredi, l'aveu pakistanais d'"étape positive". Aux yeux des Indiens, le gouvernement d'Islamabad n'en est pas quitte pour autant. M. Mukherjee a appelé les dirigeants pakistanais à ne pas s'arrêter en si bon chemin. "De nouveaux pas sont requis", a-t-il lancé, en souhaitant, de nouveau, que le Pakistan "démantèle l'infrastructure du terrorisme" sur son sol.

Jeudi, les autorités d'Islamabad avaient rompu le silence embarrassé observé depuis les attentats de Bombay en admettant l'implication d'un réseau islamiste pakistanais. Dans une conférence de presse présentée par les analystes comme un "tournant" dans la crise post-Bombay, Rehman Malik, conseiller chargé de la sécurité auprès de la présidence pakistanaise, avait annoncé que huit activistes du Lashkar-e-Taïba (LeT), un groupe djihadiste basé au Cachemire pakistanais et familier des incursions armées au Cachemire indien, faisaient l'objet de poursuites judiciaires. Six d'entre eux sont déjà derrière les barreaux, parmi lesquels trois responsables du LeT - Zakiur Rehman Lakhvi, Hamad Amin Sadiq et Zarar Shah - présentés comme les instigateurs du "complot".

 

"REDÉFINIR LES RELATIONS"

 

Du 26 au 29 novembre 2008, dix djihadistes lourdement armés, arrivés par voie de mer, avaient pris d'assaut une demi-douzaine de sites symboliques de Bombay, dont la gare centrale, deux prestigieux hôtels (le Taj Mahal et l'Oberoi-Trident) et un centre communautaire juif. L'attaque avait fait 174 morts, dont neuf assaillants, et ramené l'Inde et le Pakistan, engagés dans un processus de paix depuis 2004, au bord de l'affrontement.

Le revirement de l'attitude d'Islamabad alimente bien des spéculations. Pourquoi cet aveu de l'implication du LeT, un groupe formellement banni en 2002 mais toujours opérationnel, alors que la posture officielle consistait jusqu'à présent qualifier d'"insuffisantes" les preuves transmises par New Delhi ? "Il est facile d'y détecter la main des Etats-Unis et de la pression occidentale, surtout au lendemain de la visite à Islamabad de Richard Holbrook", répond le quotidien indien Times of India dans son édition de vendredi.

M. Holbrook, envoyé spécial américain pour l'Afghanistan et le Pakistan, qui effectuait en début de semaine une visite à Islamabad - avant de se rendre à Kaboul - n'a sûrement pas manqué d'évoquer avec ses homologues pakistanais cette affaire de Bombay qui contrarie la stratégie antiterroriste de Washington. Les Américains ont en effet tout intérêt au réchauffement des relations indo-pakistanaises afin d'inciter Islamabad à se mobiliser contre les talibans dans les "zones tribales" frontalières avec l'Afghanistan.

Si l'"aveu" du Pakistan devrait faire baisser la tension, les plaies ouvertes par Bombay n'en demeurent pas moins béantes. La défiance continue de prévaloir entre les deux pays. New Delhi considère que la mise en cause du LeT occulte encore le rôle des services de renseignement de l'armée pakistanaise - Inter Services Intelligence (ISI) -, parrains historiques des groupes djihadistes. La réaction du ministre indien des affaires étrangères Pranab Mukherjee, qui a relancé, vendredi, ses attaques contre "le Pakistan officiel", signale que New Delhi n'a pas l'intention de relâcher une pression qui s'est révélée fructueuse.

La perspective des élections législatives en Inde, prévues en mai, incite le Parti du Congrès au pouvoir à la fermeté afin d'éviter les accusations de "faiblesse" brandies par les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party (BJP), principal parti d'opposition.

Au Pakistan perce déjà un sentiment de déception devant une réaction indienne jugée toujours agressive. "Le climat de bonne volonté" créé par l'aveu d'Islamabad "semble se dissiper rapidement", note amèrement le quotidien pakistanais The News dans son éditorial de samedi.

En Inde, le quotidien The Hindu se fait le porte-parole de ceux qui pensent qu'il faut saisir la perche tendue par Islamabad. "Le Pakistan a signalé sa volonté de répondre aux préoccupations de l'Inde, écrit un éditorial du journal de samedi, le temps est venu est de redéfinir les relations bilatérales. Il est important que l'approche indienne ne soit pas excessivement inflexible ou irréaliste afin que les forces démocratiques au Pakistan (...) ne soient pas affaiblies." Un éditorial impensable, il y a peu, qui témoigne d'un apaisement d'une partie de l'opinion publique indienne.

Frédéric Bobin, LE MONDE, le 14 février 2009