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Prise de tête chez les sikhs
A la suite d'une récente décision des institutions religieuses sur l'importance de la chevelure pour définir l'appartenance à la communauté, certains fidèles commencent à dénoncer les dérives autoritaires de leurs dirigeants
AFP
Le 16 janvier, le Shiromani Gurudwara Prabandhak Committee (SGPC), qui chapeaute toutes les institutions religieuses sikhes du Pendjab [Etat du nord-ouest de l'Inde, où la communauté est majoritaire] et est couramment appelé le "Parlement sikh", a déposé devant la Haute Cour du Pendjab et de l'Haryana un texte définissant ce qu'est un sikh. D'après cette définition, tous ceux dont les cheveux et poils sont complètement ou partiellement rasés sont des patit, des apostats, même s'ils respectent toutes les autres prescriptions de la religion. Comme beaucoup de sikhs actuels se coupent les cheveux et que certains ne portent plus le turban, la définition du SGPC rendrait apostats plus de 70 % des sikhs. 

Tout a commencé fort innocemment, quand quelques étudiants d'Amritsar [capitale du Pendjab et ville sainte des sikhs] ont déposé une requête devant la Haute Cour pour s'être vu refuser leur admission au titre des "quotas sikhs" dans un établissement d'enseignement dirigé par le SGPC au motif qu'ils n'étaient pas sikhs puisqu'ils s'étaient coupé les cheveux. Les étudiants répliquèrent qu'ils étaient des sikhs "sahaj-dharis", un terme qui désigne les sikhs aux cheveux courts. La Cour demanda alors au SGPC de définir ce qu'était exactement un sahaj-dhari et l'importance des cheveux dans le sikhisme. Cette demande a déclenché au sein de la communauté un débat acharné sur cette question essentielle à son identité [car les cheveux longs, ainsi que le poignard, le bracelet, le caleçon et le peigne sont les signes distinctifs des sikhs]. 

Le SGPC a déposé, en décembre 2008, un document précisant qu'un sikh sahaj-dhari (qu'il définissait comme un novice dans la foi) n'avait pas l'obligation de préserver ses cheveux et ses poils ; en revanche, si le sahaj-dhari passait à l'étape suivante et devenait kesh-dhari, il devenait patit s'il se coupait les cheveux. Les institutions religieuses conservatrices ont réagi devant cette définition accommodante et accusé le SGPC de diluer la religion sikhe. Ebranlé, le SGPC a déposé, le 16 janvier, un amendement affirmant que les personnes aux cheveux coupés n'avaient pas leur place dans le sikhisme. Ce texte ne reconnaît de fait que deux catégories de sikhs : les amrit-dharis, les baptisés, et les sahaj-dharis, les novices. Les amrit-dharis, peu nombreux, reçoivent l'amrit chakhna, le baptême, au cours duquel ils font le vœu de suivre une série de règles très strictes. D'après la nouvelle définition, ceux qui ne sont pas baptisés et ceux qui se coupent les cheveux ou se rasent la barbe sont patit même s'ils sont nés sikhs ; ils croient [aux enseignements spirituels exposés dans le] Granth Sahib [le livre saint des sikhs] et par les gourous, récitent les prières et accomplissent les cérémonies de la tradition sikhe. Or l'immense majorité des jeunes ruraux et des Indiens expatriés nés de familles sikhes entrent dans cette catégorie. 

La définition amendée a beau avoir apaisé les instances religieuses conservatrices, elle a provoqué un malaise considérable au sein de la communauté sikhe. Elle est considérée comme un exemple de la rigidité et de l'intolérance croissantes qui grèvent le sikhisme, alors même que celui-ci est né à l'époque médiévale, en réaction à des forces fondamentalistes. D'ailleurs, certains sikhs purs et durs ont exprimé leur désapprobation. Ainsi, R.S. Bains, un avocat connu pour défendre les séparatistes du Khalistan [projet d'un Etat sikh dans les années 1980], a déclaré : "Je suis un sikh rasé, et, jusqu'à sa retraite, mon père, le juge Ajit Singh Bains (un sympathisant du Khalistan lui aussi) a eu les cheveux coupés. Si nous ne sommes pas sikhs, qui l'est ? Même au plus fort du mouvement du Khalistan, la plupart des militants étaient rasés de près. Notre clergé ignore la réalité, il risque d'éloigner la majorité des fidèles avec cette vision étroite." La Haute Cour du Pendjab a elle-même pu constater l'omniprésence de "sikhs rasés". Lors d'une audience, l'un des juges a fait remarquer que Gurminder Singh Gill, le conseiller du SGPC, était lui-même apostat si on s'en tenait à la définition qu'il venait de présenter à la cour. "Pour ma part, il est certain que, si je suis adepte d'une religion, je dois me conformer à ses prescriptions ou être prêt à me faire traiter d'apostat. Un sikh se caractérise physiquement par ses cheveux non coupés. Il a le devoir de ne pas couper ses cheveux et doit également garder intacts ceux de ses enfants", a néanmoins expliqué le conseiller du SGPC. 
 

Neelam Mansingh, une cinéaste connue, vient d'une grande famille sikhe d'Amristar, qui compte plusieurs prêtres dans ses rangs. Elle a pourtant adopté une interprétation plus libérale de sa religion en acceptant que ses deux fils cessent de porter le turban. "Peu après que les garçons se sont coupé les cheveux, se souvient-elle, mon père est venu ævivre avec nous. Je redoutais beaucoup sa réaction. Mais il m'a dit que le gourou Nanak [le fondateur du sikhisme] n'avait jamais eu les cheveux longs et qu'il est écrit dans le Granth Sahib : ‘Ni le devoir ni l'honneur ne résident dans les cheveux.'" Et d'ajouter : "Nous, les sikhs, devons être plus ouverts et préserver la beauté de notre religion plutôt que de nous accrocher obstinément à la forme extérieure. Le SGPC est en train de s'aliéner toute une génération de jeunes… Il ne représente pas la majorité des sikhs." 

 


La position rigide du SGPC se heurte également à une opposition de la part du clergé. "Pour moi, les apostats ne sont que ceux qui ont dérogé (se sont coupé les cheveux) après avoir été baptisés. Ça ne s'applique pas aux sikhs non baptisés. On ne peut pas priver un sikh d'origine de ses droits pour ce motif", affirme Bhai Ranjit Singh, un ancien jathedar [chef] de l'Akal Takht [le plus ancien des cinq sièges de l'autorité spirituelle et temporelle sikhe]. Quant au paysan pendjabi, il se moque éperdument de ces querelles de théologiens. En la matière, il serait plutôt d'accord avec Avtar Singh Dhindsa, le plus célèbre horticulteur du Pendjab, qui déclare : "Que j'affiche les formes extérieures de ma religion ou non, c'est une affaire personnelle. Ça ne m'enlève pas mon sikhisme. D'ailleurs, je suis peut-être un meilleur sikh qu'eux à bien des égards." Amen.
 

 



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