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Tigre félon

 

Ancienne figure de la rébellion tamoule, le colonel Karuna se félicite d'avoir provoqué la débâcle de ses anciens compagnons. Depuis qu'il a rallié le gouvernement de Colombo, il ne jure plus que par la paix

 

 

Le colonel Karuna ne fanfaronne pas. Il énonce son titre de gloire comme une vérité d'évidence : " Sans moi, les Tigres n'auraient jamais été vaincus. " Il est donc là, l'ex-chef rebelle tamoul rallié à Colombo, celui dont la défection a précipité la débâcle d'une guérilla qui fut naguère l'une des plus puissantes du monde. Le félon accueille les visiteurs en son fief de Kaluwanchikudy, un village de la côte orientale du Sri Lanka noyé sous les cocoteraies. Pour l'approcher, il a fallu traverser d'ouest en est une île quadrillée par les barrages de l'armée. Patienter à Batticaloa, la capitale de son mouvement de repentis. Parlementer avec ses jeunes lieutenants, anciens enfants soldats toujours imberbes, dans des bicoques verdies par la mousson. Envoyer des messages sans assurance qu'ils soient relayés. Espérer, renoncer. Puis recevoir enfin le précieux sauf-conduit qui mènera au renégat.

 

Nul ne connaît vraiment l'agenda du colonel Karuna. L'homme change de repaire en permanence. " Je suis l'ennemi numéro un des Tigres, l'homme à abattre ", s'amuse-t-il. Ses nouveaux parrains veillent donc sur lui. A l'entrée de son havre de Kaluwanchikudy, une villa à la cour sablonneuse coiffée de palmes, les soldats montent une garde vigilante. Le colonel Karuna reçoit dans un petit salon où un garde du corps personnel - jeune Tamoul de son mouvement - surveille l'entretien d'un coin de l'oeil, AK-47 en bandoulière.

 

On peine à imaginer que cet homme affable, moustache rieuse et embonpoint naissant, chevalière au doigt, fut une tête militaire des Tigres de libération de l'Eelam - pays - tamoul (LTTE), le groupe armé qui a déclenché en 1983 une sanglante insurrection pour doter la minorité tamoule du Sri Lanka (15 % de la population) d'un Etat séparé dans ses bastions de l'est et du nord de l'île. Soixante-dix mille morts plus tard, le LTTE est aux abois. Il agonise sous la mitraille d'une offensive sans précédent de l'armée de Colombo, à qui un président à poigne, héraut nationaliste de la majorité cinghalaise (75 % de la population), a donné carte blanche pour annihiler les " terroristes ".

 

Le colonel Karuna n'est pas vraiment surpris par cette déroute du LTTE dont les redoutables escouades - Tigres de mer (marine), Tigres de l'air (aviation) et Tigres noirs (commandos suicide) - impressionnaient tant les experts ès insurrections. A ses yeux, la racine de l'échec est à trouver dans la personnalité du chef suprême des Tigres, Vellupilai Prabhakaran, un admirateur d'Alexandre le Grand et de Napoléon. " C'est un esprit totalitaire, incapable de la moindre concession. " Le divorce entre les deux hommes, qui a pris ensuite la forme d'un schisme fracturant le LTTE, remonte à 2002.

 

Jusque-là, le colonel Karuna avait été un fidèle de Prabhakaran. Il fut même son garde du corps personnel. Il avait été récompensé de son loyalisme par le privilège d'accéder au cercle des six colonels entourant le chef suprême. En ces années de feu, la foi de Karuna dans la cause du nationalisme tamoul était aveugle. Une antique colère l'attisait sans répit. Vinayagamoorthy Muralitharan - son vrai nom avant que la guerre ne le rebaptise Karuna - s'était jadis imaginé médecin. Un rêve pour ce fils d'agriculteur.

 

Au lycée de Batticaloa (Est), il avait emprunté la filière scientifique. Mais quand, en 1983, il a vu affluer des milliers de Tamouls fuyant des massacres racistes de Colombo, orchestrés par des extrémistes cinghalais, il a basculé dans la révolte. " Les réfugiés nous racontaient les horreurs des émeutes anti-tamoules, les civils tués, les maisons brûlées, se souvient-il. Nous étions des jeunes au sang chaud. Nous avons rejoint le LTTE. " Il a alors 17 ans et brave l'autorité d'un père hostile à toute forme de séparatisme tamoul.

 

Le LTTE envoie aussitôt le jeune enragé en Inde, dans l'Etat méridional du Tamil Nadu, où il se forme aux techniques de la guérilla dans des camps d'entraînement. Il espionne aussi à Chennai (ex-Madras), le chef-lieu du Tamil Nadu où s'active tout ce que le Sri Lanka peut compter d'agents en Inde. De retour au pays, le combattant novice se révèle un stratège hors pair, homme clé de multiples victoires. A la fin des années 1990, il est l'homme fort de la rébellion dans l'est de l'île.

 

Alors pourquoi la fatale dissidence ? Les raisons du conflit sont obscures. La direction du LTTE l'a accusé de malversations financières. Lui réplique en jouant le naïf, floué par de machiavéliques chefs. En 2002, raconte-t-il, il s'était rendu à Oslo avec une délégation du LTTE pour des pourparlers avec des envoyés de Colombo. Les deux parties finissent par s'entendre sur un document appelant à explorer la voie du fédéralisme au Sri Lanka afin de permettre aux Tamouls et aux Cinghalais de partager le pouvoir. Le retour de mission est orageux. Prabhakaran est furieux. La solution fédérale, recul par rapport au rêve d'un Etat séparé, est inacceptable à ses yeux. " Il m'a qualifié de traître, m'a accusé de vendre le combat pour la liberté. Il m'a dit qu'il fallait continuer à négocier encore cinq ans pour donner le temps au LTTE d'acheter des armes. " Ainsi Karuna s'éveille-t-il, selon sa version, à un brutal constat : son chef est obsédé par la guerre. " Moi, j'étais fatigué de cette guerre, nous avions déjà perdu tant d'hommes. Et c'étaient mes combattants de l'Est qui allaient défendre la direction des Tigres basée au Nord. " Quitte à être un traître, autant l'être jusqu'au bout. Deux ans plus tard, Karuna quitte les Tigres et rallie le gouvernement, emmenant avec lui 6 000 hommes - selon ses estimations - et surtout une mine de secrets sur le LTTE. La prise est inespérée pour Colombo. Les Tigres ne s'en remettront pas.

 

Karuna, héros vertueux dressé contre le fanatisme du LTTE ? La légende fait grimacer les bons connaisseurs de la chronique des Tigres. Quand il était un seigneur de la guerre, Karuna s'est montré peu regardant sur les méthodes. Tueries, recrutement d'enfants : les organisations des droits de l'homme disposent d'un dossier accusateur contre lui. Il dit aujourd'hui s'être amendé. Il ne jure plus que par " la paix et le développement ". Pourtant, ses sbires armés continuent de sévir contre les dernières poches des Tigres de l'Est ou contre ses propres rivaux du parti pro gouvernemental qu'il a créé, le Tamil Makkal Viduthalai Pulikal (TMVP). Des escadrons de la mort continuent de semer la frayeur à Batticaloa. Karuna n'exclut pas que ses hommes y prêtent la main. " Des erreurs ", confesse-t-il. Il lui faudra encore bien des efforts pour se délester de la tunique du milicien.

 

Frédéric Bobin

 

 

Parcours

1966 Naissance à Kiran, un village de la côte orientale du Sri Lanka.

1983 Les émeutes antitamoules l'incitent à rejoindre les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE), un groupe armé séparatiste.

1998 Chef militaire des Tigres dans l'est de l'île.

2002 Il participe à Oslo (Norvège) à des pourparlers de paix.

2004 En conflit avec la direction du LTTE, il quitte la rébellion avec 6 000 de ses hommes.

2008 Le président sri-lankais le nomme député au Parlement.

 

Source : Le Monde 11 02 2009