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Un Belge emprisonné à Bombay pour des photos d’hommes nus

 


En juin dernier, François Matthys, un photographe belge, était libéré sous caution de la prison de Bombay où il était incarcéré depuis six mois pour avoir réalisé des nus de mannequins masculins indiens. Son audience s’est enfin tenue le 5 février. Reportage.

 

Dans la salle d'audience de la Cour de Justice de Bombay, personne ne prête vraiment attention à lui. Gaëtan Vandelanotte, alias François Matthys, photographe belge de 52 ans, regarde avec angoisse son avocat plaider sa cause. Debout au milieu d'une foule compacte perpétuellement agitée d'allées et retours de prévenus, d'avocats et d'assistants (le juge doit auditionner 45 autres cas dans la journée...), il s'éponge le front. "J'ai l'impression que le juge n'écoute pas", murmure-t-il pour lui-même. 

Les ventilateurs brassent mollement un air poussiéreux, et les bruits des marteaux piqueurs d'un chantier voisin couvrent fréquemment les voix des intervenants. Voilà pourtant plus de six mois que François Matthys attend cette audience, depuis sa libération provisoire de la prison Arthur Road en juin 2008. 

L'avocat expose l'incroyable histoire de son client. Après une carrière internationale de 30 ans, François Matthys s'est installé en Inde où il a été attiré par le développement du secteur de la mode. Il ne tarde pas à travailler avec les grands magazines féminins et publie de nombreux sujets dans Elle,Vogue et Marie-Claire. Parallèlement, il réalise aussi des books de mannequins. 

Mais en janvier 2008, les policiers investissent son appartement. Le commissariat de Bandra a reçu des appels anonymes le dénonçant pour pédophilie et pornographie. Le Belge attirerait des enfants dans la rue avec l'aide d'un complice. Il les forcerait ensuite à poser pour des photos obscènes avant de poster les clichés sur internet.

François Matthys est immédiatement conduit au poste, où il restera en garde à vue pendant plus de deux semaines. Le photographe ne comprend pas de quoi on l'accable : on lui explique les charges retenues contre lui en hindi et marathi, alors qu'il parle anglais. A ce moment du récit, le juge s'emporte : comment une telle aberration est-elle possible ? L'avocat de l'accusation se fend d'un sourire gêné. 

Tandis que la police recherche des preuves de culpabilité qui ne seront jamais découvertes, ni à son domicile, ni dans son ordinateur, ni sur ses pellicules, François Matthys est jeté en prison, à Arthur Road Jail, dans le centre de Mumbai. Pendant plus de cinq mois, le photographe y vit un cauchemar digne de Midnight Express

"Nous étions 190 personnes à partager une cellule de 200 m2", raconte-t-il, sorti du tribunal. "Je dormais sur une paillasse à même le sol. Mon espace personnel se réduisait à la surface de mon corps étendu par terre. Lorsque je regarde des documentaires sur la vie carcérale, je trouve toujours leurs conditions meilleures à celles que j'ai connues : les prisonniers ont au moins un matelas et un minimum de place"

En prison, il rencontre les caïds des gangs mafieux et tous les laissés pour compte de la société indienne (qui bien souvent sont les mêmes) : intouchables, orphelins, sans-abri, pauvres hères qui finissent par assassiner pour quelques dizaines de milliers de roupies. 

La suite relève du scénario-catastrophe. Faute de preuve, la police transforme le chef d'accusation en "publication d'informations obscènes par voie électronique". L'objet du délit ? Deux photos de nus masculins que le photographe avait réalisées sur des mannequins indiens. François Matthys, lui, est alors toujours en prison.
 
Il demande sa libération sous caution en mars 2008. Qui lui est accordée, puis refusée : son garant n'aurait pas fourni tous les justificatifs nécessaires. L'état de santé du photographe se dégrade, son poids descend à 60 kg, son père meurt d'un cancer sans qu'il n'ait même pu lui téléphoner. « Quand mon avocat m'a annoncé que j'avais reçu l'autorisation de l'appeler, j'ai répondu : "Mon père a été enterré hier". Il lui faudra deux mois et demi de plus pour trouver un autre garant et être libéré. 

Depuis sa sortie de prison le 11 juin 2008, François Matthys attend donc d'être jugé. Ce jeudi 5 février, son avocat a réclamé l'acquittement. Le juge doit se prononcer le 16 février. Si le photographe n'est pas reconnu innocent, il risque jusqu'à 5 ans de prison, tandis qu'à ce jour, ses accusateurs restent toujours inconnus. 
 
Sarah Collin, Aujourd'hui l'Inde, le 8 février 2009