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Chez les Khasis, dans l’une des dernières sociétés matriarcales du monde

C’est l’une des rares sociétés au monde où les femmes transmettent leur nom de famille à leurs enfants et lèguent leur propriété à leurs filles. La communauté khasi, dont le fief se trouve au Meghalaya, dans le Nord-Est de l’Inde, a toujours donné un puissant rôle social aux femmes. Reportage à Shillong.

 


À Shillong, dans le petit Etat du Meghalaya, au Nord-Est de l'Inde, les femmes sont partout : derrière les comptoirs des magasins, dans la rue en train de se rendre à leur travail ou de faire leurs achats, entre amies dans les restaurants... Pour qui a déjà voyagé sur le sous-continent, le contraste avec le reste du pays est frappant. 

L'enquête nationale sur la famille et la santé de 2005-2006 révélait d'ailleurs que le Meghalaya est l'Etat indien où le ratio entre les sexes est le mieux équilibré. Car ici, la préférence pour les garçons est une chose qui n'existe pas. L'avortement sélectif et l'infanticide féminin n'ont pas cours, de même que les mariages arrangés ou la pratique de la dot. 

Le Meghalaya est à proprement parler un monde de femmes. En effet, les sociétés khasisgaros et jaintiasinstallées sur les collines autour de Shillong sont régies par une tradition matrilinéaire. Dans ce système, ce sont les femmes qui transmettent leur nom de famille à leurs enfants et leur héritage à leurs filles et non à leur fils. 

Chez les Khasis, le patrimoine familial revient à la fille la plus jeune de la famille, la khaddhu. Rares sont les sociétés qui continuent aujourd'hui de fonctionner sur ce modèle. Il existe d'autres communautés matrilinéaires dans le Sud de l'Inde ainsi que dans certaines régions d'Afrique, de Chine et d'Indonésie, chacune avec leurs propres spécificités. 

Iamon Syiem, sociologue et professeur au St Edmund's College, une des meilleures facultés du Nord-Est, explique : "Le rôle de la khaddhu est multiple : elle doit s'occuper de ses parents, gérer la propriété s'il y en a une, et, selon la tradition, elle est la détentrice du culte". À la campagne, certaines communautés continuent d'entretenir leur religion originelle, apparentée à l'animisme, mais ce dernier aspect s'est amoindri avec l'évangélisation massive qu'ont connue les tribus du Nord-Est de l'Inde pendant la colonisation. En revanche, les autres fondements matrilinéaires ont survécu au Christianisme, qui prône pourtant un modèle patrilinéaire, où le père assume les fonctions de chef de famille. 

Mais aujourd'hui, le système est en train de se réformer. Depuis une vingtaine d'années, les migrants en provenance du Bengale indien et du Bangladesh voisin ont amené avec eux les valeurs patriarcales du sous-continent. Dans les années 90, des groupes de défense des droits des hommes sont apparus, avec des revendications parfois comparables à celles des mouvements féministes des années 70. 

Michael Syiem est l'un de ces activistes. Ce quadragénaire milite avec sa petite formation Maitshaphrang (signifiant "pour continuer la lutte" en khasi) en faveur d'une organisation patrilinéaire."Nous vivons dans un système très frustrant pour les hommes", avance-t-il. "Par exemple, les banques refusent d'accorder des prêts aux hommes parce qu'ils ne disposent pas de propriété en propre. Beaucoup se sentent inutiles et se réfugient dans l'alcoolisme. Psychologiquement, c'est comme si vous n'étiez personne".

"Pourtant, le système ne présente pas que des avantages pour les femmes. Etre khaddhuimplique aussi de lourdes responsabilités", souligne Enid, une femme khasi d'une cinquantaine d'années. Khaddhu d'un milieu privilégié, elle a dû mettre sa carrière de professeur entre parenthèses pour s'occuper elle-même de sa mère vieillissante. Se soustraire à cette obligation serait revenu à trahir son statut auprès de son "clan", la subdivision de la société khasi à laquelle elle appartient. Toutefois, Enid ne souhaite pas que les principes matrilinéaires soient abandonnés. "Il s'agit des racines de notre culture. Les changer déstabiliserait les fondements de notre société", témoigne t-elle. 
 
Sarah Collin, Aujourd'hui l'Inde, e 6 février 2009.                          Photos : Adrien Carpentier