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En octobre 1988, l’Inde fut le premier pays au monde à interdire les « Versets sataniques » de l’écrivain né à Bombay.

 

Des musulmans indiens crient des slogans contre Salman Rushdie à New Delhi, en Inde, le 16 mars 2012.

Des musulmans indiens crient des slogans contre Salman Rushdie à New Delhi, en Inde, le 16 mars 2012.-PRAKASH SINGH / AFP

 

L’attaque au couteau dont a été victime Salman Rushdie dans l’Etat de New York, vendredi 12 août, n’a fait l’objet d’aucun communiqué de la part des officiels indiens. Pas un mot de Narendra Modi, le premier ministre, ni du gouvernement, pas plus que du Parti du Congrès (AICC), le principal parti d’opposition. Ce silence résume la relation complexe de l’écrivain avec son pays natal, même si de nombreux auteurs indiens lui rendent hommage, dont Shashi Tharoor, député du Congrès qui s’est dit « complètement horrifié et choqué » par la nouvelle.

Salman Rushdie, devenu citoyen britannique, est né à Bombay en juin 1947 et l’Inde fut le premier Etat à interdire, le 5 octobre 1988, son quatrième ouvrage, Les Versets sataniques. Neuf jours après sa publication, le livre fut banni par le gouvernement de Rajiv Gandhi (1984-1989) pour « atteinte aux sentiments religieux ». L’interdiction empêchait l’importation du livre en Inde. De nombreux pays allaient suivre, dont le Pakistan et le Bangladesh. Les Versets sataniques restent toujours interdits en Inde.

 

Relations tendues avec la dynastie Gandhi

Dans une lettre ouverte au premier ministre indien, Salman Rushdie avait dénoncé une décision prise sans examen préalable, dans une tentative de récupérer les voix des musulmans indiens les plus radicaux. « Ce n’est pas une façon, monsieur Gandhi, de se comporter pour une société libre. Quelle sorte d’Inde souhaitez-vous gouverner ? S’agit-il d’une société ouverte ou répressive ? Votre action dans l’affaire des Versets sataniques sera un indicateur important pour de nombreuses personnes dans le monde. (…)  Le présent vous appartient, monsieur le premier ministre ; mais les siècles appartiennent à l’art. »

Le ministre de l’intérieur de l’époque a reconnu bien plus tard que la décision fut une erreur. « Je n’ai aucune hésitation à dire que l’interdiction était erronée », confia Palaniappan Chidambaram, lors d’un festival littéraire à Delhi, en novembre 2015. Salman Rushdie avait accueilli ce mea culpa avec circonspection : « Cet aveu a pris vingt-sept ans [avant d’arriver]. Combien de temps encore avant que l’erreur soit corrigée ? », avait-il tweeté, soulignant que l’interdiction d’importation était toujours en vigueur. Le Congrès n’a jamais pris une position aussi claire que celle de Chidambaram.

Les relations de l’écrivain avec les Gandhi étaient mauvaises depuis la parution d’un livre magistral sur son pays natal paru en 1981, Les Enfants de minuit, distingué par le Booker Prize, le prix littéraire le plus prestigieux au monde, dans lequel le héros, né le jour de l’indépendance, traverse les tragédies et les violences de l’Inde depuis la partition. Salman Rushdie y livre une vision calamiteuse de la politique d’Indira Gandhi à travers trois exemples : l’état d’urgence, la campagne de stérilisation de masse des Indiens et la destruction des bidonvilles, décidés par l’ancienne première ministre.

Les relations s’étaient encore tendues avec la dynastie lors de la parution d’un ouvrage préfacé par ses soins et jugé hautement déplaisant par les intéressés, An Indian Dynasty : The Story of the Nehru-Gandhi Family (Putnam, 1985, non traduit), écrit par l’historien britannique Tariq Ali. La décision de Rajiv Gandhi d’interdire Les Versets sataniques scellera pour toujours cette inimitié personnelle.

 

Visé par des menaces de mort en 2012

Pendant des années, l’écrivain n’a pu se rendre dans son pays. En 2012, encore, il avait été contraint de renoncer à se rendre au Festival de littérature de Jaipur en raison de menaces de mort. Lors de l’adaptation cinématographique des Enfants de minuit, la réalisatrice Deepa Mehta avait dû tourner son film au Sri Lanka pour des raisons de sécurité.

L’écrivain n’a épargné ni l’AICC ni la droite indienne. En 2015, il a été la cible des partisans de Modi après avoir défendu des auteurs et s’être élevé contre « la montée de l’intolérance » dans le pays. S’exprimant sur la chaîne NDTV depuis Londres, il évoquait « les attaques contre les libertés ordinaires, le droit ordinaire de réunion, le droit ordinaire d’organiser un événement dans lequel les gens peuvent parler de livres et d’idées librement et sans hostilité, qui semble être en grave danger en Inde aujourd’hui ». « Je pense que ce qui s’est glissé dans la vie indienne aujourd’hui, c’est un degré de violence de voyou qui est nouveau », concluait-il.

Dans un texte publié sur le site d’information The Quint, samedi 13 août, le député et écrivain Shashi Tharoor rend hommage au courage de Salman Rushdie. « Depuis Les Enfants de minuit en 1981, Salman Rushdie, écrivain de grande qualité, a repoussé les limites du possible dans ses écrits. Tous les écrivains indiens qui ont suivi son sillage ont une dette de gratitude pour ce qu’il a accompli. »

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 13 août 2022