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Dans l’État indien de l’Andhra Pradesh, les habitants du village d’Uppada assistent, impuissants, à la montée des eaux. Le recul continuel du trait de côte modifie l’économie locale, les relations sociales et la mémoire collective, explique ce reportage du site indien « PARI ».

Des passants courent pour éviter une vague sur le front de mer de Bombay, en Inde, le 16 juillet 2018.

Des passants courent pour éviter une vague sur le front de mer de Bombay, en Inde, le 16 juillet 2018. PHOTO INDRANIL MUKHERJEE/AFP

 

J’approche de ma destination, mais le village d’Uppada, sur la côte, me paraît quelque peu différent du souvenir que j’en avais. Aucune trace, sur ce front de mer, d’une vieille maison mal en point dont j’avais entré les coordonnées sur mon téléphone lors de ma dernière venue à Uppada. “Oh, cette maison ? Elle est dans la mer, maintenant, là-bas !” m’apprend T. Maramma, me désignant nonchalamment une vague qui arrive du golfe du Bengale.

J’ai un vif souvenir de la vieille carcasse, qui offrait un décor saisissant, quoique un peu morne, à la photo que je prenais de Maramma et de sa famille, quelques semaines avant le confinement national de mars 2020. Juchée en équilibre précaire en surplomb d’une langue de sable étroite, c’était tout ce qui restait de la grande maison où vivait la famille élargie de Maramma jusqu’aux premières années de ce siècle.

“Il y avait huit chambres et trois dépendances [pour les animaux]. Près d’une centaine de personnes vivaient là”, confie Maramma, la cinquantaine, élue locale qui tenait autrefois une poissonnerie. Un cyclone qui avait frappé Uppada juste avant le tsunami de 2004 avait déjà eu raison d’une bonne partie du bâtiment, obligeant toute la tribu à se répartir dans plusieurs maisons. Maramma était restée dans la vieille bâtisse pendant quelques années avant de finir par emménager dans une maison voisine.

 

En moins d’un mois, la maison disparaît

Maramma et sa famille ne sont pas les seules dans ce cas ; à Uppada, presque tout le monde semble avoir déménagé au moins une fois à cause de la montée des eaux. Les gens se fient à leur expérience et à une lecture instinctive de la mer pour évaluer le moment de boucler les valises.

“On sent que la maison va partir quand les vagues commencent à faire saillie. À ce moment-là, on déplace la batterie de cuisine et tout le reste d’un côté [et on se met en quête d’une location provisoire]. La maison disparaît alors [sous l’eau] en moins d’un mois”, explique O. Silva, 14 ans, qui a déjà dû quitter une maison pour échapper aux éléments.

Situé dans le district du Godavari oriental, sur la côte de 975 kilomètres qui s’étend le long du nord-est de l’Andhra Pradesh, Uppada a toujours, de mémoire d’habitant, subi les assauts de la mer.

Quand la famille de Maramma a emménagé dans ce qui était alors leur nouvelle maison, voilà un demi-siècle, la plage était loin. “On avait mal aux jambes à notre retour de la plage”, se souvient O. Chinnabai, grand-père de Siva et oncle de Maramma. Ce pêcheur hauturier qui doit avoir dans les 70 ou 80 printemps se souvient de l’époque où la route allant de chez eux à la plage était bordée de maisons, de boutiques et d’administrations. “La rive était là-bas”, m’explique Chinnabai en pointant du doigt un horizon lointain où quelques bateaux s’estompent dans la pénombre du soir. Maramma se souvient :

“Entre notre nouvelle maison et la mer, il y avait aussi beaucoup de sable. Quand on était petits, on jouait dans les dunes, on y faisait des glissades.”

L’Uppada de son souvenir gît pour une bonne part au fond de l’eau, désormais. Entre 1989 et 2018, le littoral a reculé en moyenne de 1,23 mètre par an ; en 2017-2018, l’érosion a même atteint 26,3 mètres, d’après une étude menée par des chercheurs du Centre d’applications spatiales de l’Andhra Pradesh, à Vijayawada. Une autre étude relève qu’au cours des quarante dernières années la mer a pris plus de 240 hectares aux faubourgs de Kakinada – le village d’Uppada, dans le mandal [arrondissement] de Kothapalle, perdant à lui seul près d’un quart [de cette superficie]. Dans une étude de 2014, des marins pêcheurs du nord de Kakinada estimaient que la plage avait reculé de plusieurs centaines de mètres en vingt-cinq ans.

 

Une érosion ancienne

“L’érosion de la côte à Uppada, à quelques kilomètres au nord de la ville de Kakinada, est essentiellement due à l’étirement [de la presqu’île] de Hope Island – les scientifiques parlent de ‘flèche littorale’ – une langue de sable de 21 kilomètres de long. Cette flèche s’est allongée de manière naturelle vers le nord depuis l’embouchure de la Nilarevu, un défluent du fleuve Godavari”, explique Kakani Nageswara Rao, professeur à la retraite qui naguère faisait partie du département de géo-ingénierie de l’université d’Andhra, à Visakhapatnam. “Les vagues réfractées par la flèche viennent grignoter le trait de côte d’Uppada, provoquant son érosion. Apparue sans doute il y a plus d’un siècle, cette flèche littorale composée de sable a plus ou moins pris sa forme actuelle dans les années 1950”, poursuit l’enseignant, qui scrute le littoral de l’Andhra Pradesh et son évolution depuis plusieurs dizaines d’années.

Les archives du début des années 1900 confirment que le phénomène constaté à Uppada était déjà connu voilà un siècle. En 1907 par exemple, l’index géographique du district de Godavari relève que la mer a rogné plus de 45 mètres de rives à Uppada depuis 1900 – en d’autres termes, le village a perdu entre 6 et 7 mètres par an durant ces sept années.

“Les zones côtières étant en général des régions en perpétuelle évolution, qui voient l’interaction de phénomènes complexes à la fois planétaires, régionaux et locaux, analyse Kakani Nageswara Rao, les causes de l’érosion côtière à Uppada sont multidimensionnelles.”

Le dérèglement climatique, la fonte des calottes polaires, l’élévation du niveau de la mer et la multiplication des cyclones dans le golfe du Bengale en sont quelques-unes. La forte réduction des apports sédimentaires à l’embouchure des rivières, causée par les barrages en construction dans le bassin du Godavari, ne fait qu’aggraver la situation.

Pendant que les terres disparaissent sous les flots, morceau par morceau, l’Uppada d’hier continue de vivre dans le souvenir de ses habitants.

 

“Tout est sous l’eau maintenant”

Un des villageois me suggère de regarder Naakuu Swatantram Vachindi, un film télougou, pour avoir une idée du village qui survit dans leur souvenir et dans leurs histoires. Je découvre dans ce film de 1975 un autre Uppada : le village et la mer sont à distance respectable l’un de l’autre, séparés par une superbe plage de sable. La mer et le sable, immortalisés en plans fixes – la plage est encore suffisamment large pour permettre à l’équipe de tournage de filmer sous différents angles –, servent de décor aux scènes clés du film. “J’ai assisté au tournage. Il y a même des comédiens qui logeaient à la pension, ici, confie S. Kruparao, 68 ans, pasteur à Uppada. Tout est sous l’eau, maintenant. Même la pension.”

Les constructions et artefacts accaparés par la mer refont souvent surface dans les archives et dans des histoires qu’on se transmet de génération en génération. Les vieux villageois se souviennent ainsi que leurs parents ou leurs grands-parents parlaient du Pedda Rayi, un rocher submergé voilà des années. L’index géographique de 1907 brosse du village un portrait analogue :

“Une ruine située à environ 800 mètres de la plage se prend encore dans les filets des pêcheurs, et les enfants ratissent la plage pendant les vives-eaux de printemps en quête des pièces de monnaie qui sont parfois drossées vers le rivage, balayures de ce qui a sans doute été une ville engloutie.”

L’onde insatiable a dévoré une grande partie du village depuis lors ; l’essentiel de sa plage, d’innombrables maisons, au moins un temple et une mosquée. Ces dix dernières années, les vagues ont également submergé le géotube de 1 463 mètres de long construit en 2010 moyennant 120 millions de roupies [1,4 million d’euros] pour protéger Uppada. Les géotubes prennent la forme d’énormes conteneurs tubulaires remplis d’un mélange visqueux de sable et d’eau, utilisés pour protéger le littoral et ainsi récupérer du sol. “En quinze ans, j’ai vu des blocs d’environ un mètre sur un mètre réduits en galets de 15 centimètres sous l’effet du frottement des vagues”, raconte D. Prasad, 24 ans, marin pêcheur qui a grandi au village.

 

Cyclones et endettement

Le plus grand malheur de l’histoire récente, sur la côte d’Uppada, a sans doute été le cyclone Gulab, à la fin septembre 2021, quand la mer a pris possession d’une trentaine de maisons. En décembre, le cyclone Jawad a gravement endommagé la route qui venait d’être construite entre Uppada et Kakinada, la rendant impraticable.

Les grosses vagues qui ont suivi Gulab ont emporté les derniers vestiges de la vieille maison de famille de Maramma début octobre. Elles ont également détruit celle où elle et son mari vivaient. La voix de Maramma tremble à l’évocation des dégâts de 2021 :

“Après le cyclone [Gulab], beaucoup d’entre nous ont été obligés de dormir sur des terrasses surélevées chez des voisins.”

Depuis 2004, quand le cyclone les a obligés à quitter la maison de leurs aïeux, Maramma et son époux, T. Babai, vivent dans deux maisons – une première qu’ils louent, une autre dont ils sont propriétaires. Le cyclone de l’année dernière a précipité cette dernière à la mer. Aujourd’hui, le couple vit dehors sur une terrasse, dans la famille.

“Autrefois, on était ’sound-party’ [une famille solvable et relativement aisée]”, soupire Maramma. La succession de déménagements et de travaux de reconstruction, conjuguée aux frais afférents aux mariages de leurs quatre filles, a eu raison des économies de la famille.

“On avait emprunté à des gens pour faire construire, mais la maison a fini sous l’eau, soupire M. Poleshwari, issue d’une famille de marins pêcheurs du village, et dont l’histoire fait écho à celle de Maramma. On s’est réendettés et la deuxième maison a été engloutie à son tour.”

Poleshwari a vu la mer lui prendre deux maisons à ce jour. Elle vit désormais dans une troisième et se fait un sang d’encre pour les finances de la famille et la sécurité de son époux, marin pêcheur hauturier.

“Si un cyclone se forme quand il sort en mer, il peut mourir. Mais qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? La mer, c’est notre seul gagne-pain.”

 

Les plus fortunés sont partis

À mesure que la mer le grignote, le village voit sa composition sociale évoluer. Dans les années 1980, les tisserands – Uppada est réputé pour ses somptueux saris en soie tissés main – ont quitté les faubourgs du village pour s’installer à l’intérieur lorsque le gouvernement leur a alloué des terres. Petit à petit, les villageois les plus fortunés, appartenant pour l’essentiel aux castes supérieures, se sont éloignés du littoral à leur tour. Mais les marins pêcheurs, dont la subsistance est intimement liée à la mer, n’avaient pas d’autre choix que de rester.

Les castes supérieures étant parties se mettre à l’abri, certaines coutumes et pratiques associées au régime des castes ont commencé à péricliter : par exemple, les marins pêcheurs n’étaient plus obligés de faire don de leurs prises lors des réjouissances de la caste supérieure. Petit à petit, la communauté de pêcheurs a commencé à se tourner vers le christianisme. “Beaucoup ont rejoint la religion pour être libre”, affirme Kruparao, le pasteur. Les habitants sont pour la plupart très pauvres et appartiennent à des catégories sociales qualifiées autrefois d’arriérées. Kruparao se souvient avoir été plusieurs fois victime de brimades liées à sa caste avant d’embrasser la foi chrétienne.

Ceux qui restent au village ont appris à lire dans les éléments les signes avant-coureurs dont dépend leur survie. K. Krishna, un marin pêcheur, m’avait confié quand je l’avais rencontré lors de ma première venue en 2019 :

“On voit venir [le danger]. Les galets se mettent à faire un bruit particulier. Avant, on regardait les étoiles [pour prédire la force des vagues], elles brillaient différemment. Aujourd’hui, ce sont les téléphones portables qui nous le disent.”

Et tandis que nous écoutions les vagues, devant la hutte située à l’orée du village de pêcheurs – une hutte que le cyclone Gulab a détruite entre-temps, les obligeant à emménager dans une autre, son épouse, K. Poleru, avait ajouté : “Quand c’est le vent d’est, il arrive que les pêcheurs ne ramènent pas une roupie [c’est-à-dire pas un poisson].”

Maramma, pendant ce temps, continue de vivre nuit et jour sur la terrasse d’un proche. Les trémolos dans sa voix trahissent son sentiment d’impuissance et son désarroi :

“La mer a pris les deux maisons qu’on avait construites ; je ne sais pas si on pourra en construire une autre.”

Rahul M. Rural India on line.org

Courrier International  le 2 juillet 2022

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