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 INDE - TENSIONS ANTI-MUSULMANS. FIN DE LA PRIERE DU VENDREDI DANS UNE PETITE MOSQUEE DE QUARTIER, DANS UNE PARTIE DE JAHANGIRPURI MAJORITAIREMENT MUSULMANE. DISTRIBUTION D'UNE BOISSON RAFRAICHISSANTE, BIENVENUE DANS CES JOURS DE CANICULE EXTREME. CE QUARTIER CONNAIT DE FORTES TENSIONS DEPUIS LE MOIS D'AVRIL 2022, LORSQUE DES HINDOUS EXTREMISTES ETAIANT PASSES PAR TROIS FOIS DANS LA MEME JOURNEE DEVANT LE LIEU, EN CHANTANT DES SLOGANS PRO-HINDOU ET ANTI-MUSULMANS, EN PURE PROVOCATION. DES HEURTS S'EN ETAIENT SUIVIS. JAHANGIRPURI, DELHI NCR, INDE, JUIN 2022.

A deux ans des élections générales, les fondamentalistes hindous proches du premier ministre Narendra Modi mènent une guerre judiciaire contre les mosquées et multiplient les exactions envers la principale minorité

 Partie prenante au procès en cours visant la mosquée Gyanvapi de Bénarès, en Inde, Sohanlal Arya, ici le 5 juin, avec son épouse, vit sous protection policière. Il a été vice-président d’une organisation nationaliste hindoue d’extrême droite, Vishwa Hindu Parishad.

Partie prenante au procès en cours visant la mosquée Gyanvapi de Bénarès, Sohanlal Arya, ici le 5 juin avec son épouse, vit en permanence sous protection policière. PHOTOS JOHANN ROUSSELOT POUR « LE MONDE »

 

BÉNARÈS (UTTAR PRADESH)- envoyée spéciale

Le corridor de Kashi Vishwanath, à Bénarès, la ville la plus sacrée de l’hindouisme, dans le nord de l’Inde, est l’un des lieux les plus surveillés du pays. Des hommes en armes sont postés à chaque entrée, à chaque rue et sur les toits des immeubles environnants. De lourdes barrières métalliques filtrent les visiteurs, qui doivent décliner leur identité et se délester des caméras, appareils photo ou smartphones à la consigne.

A l’intérieur, malgré la fournaise – 45 degrés à l’ombre –, les pèlerins, pieds nus, se pressent pour fouler le tapis rouge, brûlant, qui relie désormais le temple d’or consacré au dieu Shiva aux rives occidentales du Gange, en contrebas des ghats, ces gradins qui descendents jusqu’au fleuve. Tous suivent le chemin qu’avait emprunté le premier ministre, Narendra Modi, lors de l’inauguration du corridoren décembre 2021, avant de s’immerger dans le fleuve, selon le rituel de purification des hindous. La cérémonie avait été retransmise en direct, des heures durant, par toutes les chaînes de télévision indiennes.

Rendre à ce site sa splendeur du passé et sa ferveur spirituelle est le projet-phare de M. Modi. « Bhole Baba [Seigneur Shiva] m’a choisi pour accomplir cette mission », avait-il alors déclaré, en posant la première pierre, lors d’une cérémonie organisée un mois avant les élections législatives de 2019. Son gouvernement y a investi 75 millions de dollars (l’équivalent d’environ 66,8 millions d’euros). Près de 400 maisons, magasins et petits sanctuaires, imbriqués dans les ruelles labyrinthiques de la vieille ville, ont été rasés pour ériger un imposant mur d’enceinte et des bâtiments flambant neufs. Le corridor n’a pas seulement magnifié l’iconique temple Kashi Vishwanath, il a aussi encerclé une mosquée adjacente : un puissant symbole dans l’Inde de Narendra Modi.

 

Le Taj Mahal, pomme de discorde

La mosquée Gyanvapi, avec ses dômes et ses minarets blancs, a été édifiée sur les ruines d’un temple dévolu au « seigneur du monde » – une des épithètes de Shiva , partiellement détruit en 1669, sur ordre d’Aurangzeb, sixième empereur moghol qui régna de 1658 à 1707. Quatre siècles plus tard, elle est la cible de fanatiques hindous qui ont saisi la justice pour contester la légalité de la mosquée, protégée par de hautes palissades de fer.

L’affaire, qui se joue également devant le tribunal médiatique, déchaîne les passions et fait tache d’huile dans l’Etat de l’Uttar Pradesh. A Mathura, autre lieu de pèlerinage important au bord de la Yamuna, des hindous revendiquent la mosquée Shahi Eidgah, elle aussi construite après la destruction, par Aurangzeb, au XVIIe siècle, d’un temple situé là où serait né Krishna.

Même le monument le plus visité de l’Inde, le Taj Mahal, à Agra, est devenu pomme de discorde. En mai, un responsable du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti au pouvoir, Rajneesh Singh, a déposé une requête auprès de la Haute Cour d’Allahabad, réclamant une « enquête factuelle » sur l’histoire du mausolée construit par Shah Jahan pour accueillir la tombe de son épouse préférée et exigeant que soient inspectées vingt-deux pièces fermées au public qui recèleraient, selon lui, des idoles et des écritures hindoues. L’homme est persuadé qu’il s’agit d’un ancien temple de Shiva, détruit par le cinquième empereur moghol, Shah Jahan (1628-1658) – une idée des plus fantaisistes.

A Bénarès, l’existence d’un ancien temple avant la mosquée Gyanvapi ne fait pas débat chez les historiens. Sa façade arrière, dotée des huit piliers caractéristiques de l’architecture hindoue, l’atteste. La question posée est d’une autre nature : il s’agit de déterminer si le droit des hindous (80 % de la population) peut l’emporter sur celui des musulmans (14 % de la population, selon le dernier recensement de 2011), plus importante minorité d’Inde, forte d’environ 200 millions d’habitants.

Pour éloigner les risques de guerres communautaires et « afin que l’histoire ne submerge pas le présent et l’avenir », selon les mots de la journaliste Nitya Ramakrishnan, dans un article publié, le 9 juin, sur le site d’informations The Wire, une loi de 1991 interdit toute conversion d’un lieu de culte et exige le maintien du caractère religieux tel qu’il existait le 15 août 1947, date de l’indépendance de l’Inde. Mais le BJP a laissé entendre que rien n’était gravé dans le marbre et, en mars 2021, la Cour suprême a accepté d’examiner la validité de cette loi sur les lieux de culte.

Le conflit autour de la mosquée Gyanvapi, à Bénarès, a débuté dans les années 1990, avant d’être supplanté par une autre retentissante affaire, dans le même Etat de l’Uttar Pradesh. A Ayodhya, la mosquée Babri avait été prise d’assaut et démolie à coups de hache et de marteau, le 6 décembre 1992, par des fondamentalistes hindous arguant qu’elle avait été bâtie par Babur (1483-1530), fondateur de l’Empire moghol, là où s’élevait auparavant un temple consacré à Rama. Ce fut le point d’orgue d’une campagne menée durant des années par le BJP, formation de Narendra Modi, et le début de violences interconfessionnelles qui ont tué des centaines de personnes à travers le pays. La destruction de la mosquée Babri est restée gravée dans les mémoires.

Après des décennies de bataille judiciaire, la Cour suprême a accordé aux hindous, le 9 novembre 2019, ce qu’ils réclamaient : le droit de construire un temple en lieu et place de la mosquée qu’ils avaient démolie. La décision a été accueillie triomphalement par M. Modi : « Aujourd’hui est le jour où il faut oublier toute amertume que l’on peut avoir. Il n’y a pas de place pour la peur, l’amertume et la négativité dans la nouvelle Inde. » Et, le 5 août 2020, il posait la première pierre, au cours d’une cérémonie religieuse grandiose et cathodique. Ayodhya symbolise désormais le triomphe des nationalistes hindous, une « revanche sur mille deux cents ans de domination islamique », selon eux, et une étape-clé dans l’avènement d’une nation hindoue.

Pour les musulmans, le verdict a constitué une terrible défaite, laissant augurer d’autres menaces. Ils redoutent que leur soit contesté, un peu partout en Inde, le droit de pratiquer l’islam, dans une tentative d’effacer leur présence dans le passé, comme dans le présent. Et que le sort de la mosquée Gyanvapi, désormais entre les mains de la justice, ne suive celui de la mosquée d’Ayodhya. Parmi la dizaine de plaintes dont elle fait l’objet figure celle de cinq femmes au foyer cornaquées par l’extrême droite hindoue. Elles demandent le droit de pouvoir prier le dieu Shiva, dans l’enceinte de la mosquée.

 

Le RSS, structure tentaculaire

Le mari de l’une d’elles a accepté de rencontrer Le Monde. Au fond d’une ruelle miteuse, Sohanlal Arya reçoit au rez-de-chaussée de sa maison, gardée par un policier armé. L’homme, âgé de 72 ans, portant gilet, chapeau, et arborant le tilak – marque sur le front des hindous –, se considère comme un pionnier. Il s’est lui-même adressé à la justice dès 1995. « Je voulais trouver le moyen de libérer le seigneur Shiva », explique-t-il avec passion. Sa tentative a échoué. Mais, cette fois, il en est sûr : la découverte, controversée, de reliques à l’intérieur de la mosquée, au cours de l’enquête judiciaire – notamment un lingam, cet objet phallique, symbole de Shiva –, change tout. Il a apporté quantité de documents, plans et photos pour étayer ses affirmations.

Le vieil homme appartient à une organisation nationaliste hindoue d’extrême droite, le Vishwa Hindu Parishad, dont il a été le vice-président, de 1984 à 1995, et qui fut en première ligne dans la bataille d’Ayodhya. Elle constitue la branche religieuse, l’une des trente-six filiales de l’organisation nationaliste hindoue dénommée Rashtriya Swayamsevak Sangh, plus connue sous le sigle RSS. Cette structure tentaculaire, créée en 1925 sur le modèle des phalanges fascistes mussoliniennes, irrigue aujourd’hui la société indienne dans tous ses aspects religieux, éducatifs, sociaux, culturels, politiques, à travers 60 000 branches locales et 6 à 8 millions d’adeptes.

Le RSS a investi dans des programmes d’aide aux plus pauvres, il possède 30 000 écoles primaires et secondaires, des syndicats ouvriers, agricoles, d’étudiants. Et un parti politique, le puissant BJP, la formation forte de 180 millions de membres de Narendra Modi, qui dirige le pays et la plupart des Etats du nord de l’Inde. Le RSS est partout, y compris à l’étranger, à travers les réseaux de la diaspora. A la tête de l’organisation depuis 2009, Mohan Bhagwat est l’un des hommes les plus puissants du pays. Chacune de ses paroles est décortiquée par les médias et sonne comme un message ou un avertissement.

Cette nébuleuse a été fondée au nom d’une idéologie suprémaciste, l’hindutvaqui œuvre pour l’avènement d’un Etat hindou (Hindu Rashtra), doté d’une culture hindoue, d’une langue unique, l’hindi, et d’une religion, l’hindouisme. Selon ses doctrinaires, seuls les hindous sont indiens. Les musulmans et les chrétiens ne peuvent pas être considérés comme tels, puisque leurs religions sont nées hors de l’Inde. Pour Vinayak Damodar Savarkar, théoricien de l’hindutva et admirateur d’Hitler, les musulmans constituent une menace pour l’identité indienne.

Longtemps marginale, l’hindutva a mis près d’un siècle à s’imposer comme l’idéologie dominante du pays. Sa percée spectaculaire a correspondu avec l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, en 2014. Ce dernier est lui-même un enfant du RSS, formé dans ses écoles dès l’âge de 8 ans et jusqu’à ses 17 ans. Son plus fidèle allié, Amit Shah, aujourd’hui ministre de l’intérieur, est également issu de l’organisation. Ainsi que d’autres membres du gouvernement.

La réélection, en 2019, du premier ministre a marqué une nouvelle étape dans la « safranisation » – l’hindouisation du pays. Une série de lois majeures, figurant au programme du RSS, a imposé des mesures discriminatoires visant les minorités musulmane et, de façon moindre, chrétienne : loi pénalisant les conversions religieuses, législation sur la naturalisation de réfugiés issus des pays voisins, à l’exception des musulmans, révocation de l’autonomie du Cachemire (seule région d’Inde à majorité musulmane), mise en place d’un « registre national des citoyens » dans l’Etat d’Assam, destiné à traquer les migrants illégaux, présumés musulmans.

Interrogé sur la controverse autour de la mosquée Gyanvapi, le chef du RSS a assuré qu’il ne serait pas engagé d’actions comme à Ayodhya, tout en affirmant : « L’islam est venu ici avec les envahisseurs. Dans ces attaques, des temples ont été détruits pour saper le moral de ceux qui cherchaient la liberté pour ce pays. »

Vishwambhar Nath Mishra se baigne, comme chaque matin, dans le Gange, à Bénarès, en Inde, le 7 juin 2022.

Vishwambhar Nath Mishra se baigne, comme chaque matin, dans le Gange, à Bénarès, en Inde, le 7 juin 2022. JOHANN ROUSSELOT

 

A Bénarès, c’est une tout autre musique qui résonne dans les rues de la vieille ville, où l’instrumentalisation politique de l’affaire de la mosquée par les nationalistes hindous ne fait guère de doute. Vishwambhar Nath Mishra est mahant (« grand prêtre ») d’un des plus anciens temples de la cité sainte. Très respecté des hindous comme des musulmans, par ailleurs professeur de génie mécanique, l’homme commence chacune de ses journées par une immersion dans la « mère Gange » – en évitant soigneusement le corridor. « Bénarès est l’une des villes les plus anciennes au monde [fondée au IXe siècle av. J.-C.] et un grand centre d’apprentissage. Dans un esprit inclusif et syncrétique, elle s’est toujours montrée accueillante envers les communautés chrétienne, bouddhiste, jaïniste, hindoue ou musulmane. Ce que je vois dans ce corridor et dans l’affaire de la mosquée Gyanvapi, ce sont des tentatives de briser cette harmonie, de changer l’esprit de la ville, à l’approche des élections générales de 2024. »

Le vice-secrétaire du comité de gestion de la mosquée, Syed Mohammad Yasin, 74 ans, partie au procès en cours, évoque, lui aussi, « l’énorme pression des nationalistes hindous depuis un an ». « Les habitants ne sont pas impliqués, insiste-t-il, assis à côté de son fils, dans son entrepôt de bois. Le public ne participe pas à ce conflit, il n’y a pas de tensions communautaires à Bénarès. Ceux qui sont derrière viennent de l’extérieur. »

L’offensive autour des mosquées ou du Taj Mahal intervient au milieu d’un fort regain d’islamophobie, qui accompagne une nouvelle progression de l’hindutva en Inde, à deux ans des échéances nationales – au moment où le BJP espère conserver le pouvoir et Narendra Modi conquérir un troisième mandat de premier ministre. En décembre 2021, à Haridwar, dans le nord de l’Inde, des chefs religieux et adeptes de l’hindutva, réunis à l’occasion d’un dharma sansad, un « parlement religieux », lancent un appel au meurtre de masse, le secrétaire général de l’Hindu Mahasabha lançant, sans ambages : « Si vous voulez éliminer [les musulmans], tuez-les ! (…) Je prendrai les armes pour défendre mon hindutva de chaque démon qui menace ma religion » – sans susciter de réactions des autorités.

 

armées de sabres et de pistolets

L’escalade s’est poursuivie à l’occasion de la campagne pour les élections régionales dans plusieurs Etats, avec la stigmatisation systématique de la communauté musulmane. La victoire du BJP, notamment en Uttar Pradesh, n’a pas calmé les esprits. Elle a eu, au contraire, un effet cathartique, démultipliant les violences et la brutalité du discours politique.

Noor Salam et son épouse Sarika, le 10 juin 2022, sur les décombres de leur boutique de Jahangirpuri, au nord de Delhi, détruite au bulldozer en même temps  que d’autres appartenant à des musulmans, après des heurts avec des hindous.

 

Noor Salam et son épouse Sarika, le 10 juin 2022, sur les décombres de leur boutique de Jahangirpuri, au nord de Delhi, détruite au bulldozer en même temps que d’autres appartenant à des musulmans, après des heurts avec des hindous. JOHANN ROUSSELOT POUR « LE MONDE »

 

Le printemps a vu se succéder une série d’attaques et d’opération punitives dans les quartiers musulmans de l’Uttar Pradesh, du Madhya Pradesh, du Gujarat ou de Delhi, rasés au bulldozer, sans préavis et sans procédures légales. A chaque fois, le scénario conçu par les nationalistes hindous se déroule en trois temps : provocations, affrontements, sanctions. Des foules couleur safran armées de sabres et de pistolets, souvent extérieures au quartier, profitent de processions religieuses pour défier ou menacer les musulmans jusqu’à l’entrée des mosquées, en scandant des slogans hostiles ou des chants prônant ouvertement l’assassinat des musulmans et de ceux qui n’adhèrent pas à l’hindutva. Les inévitables affrontements se concluent par des sanctions unilatérales : la police, passive durant les échauffourées, arrête les musulmans, les place en détention, cependant que les responsables locaux du BJP ordonnent la destruction de leurs biens, échoppes ou maisons.

Pour le politiste Pratap Bhanu Mehta, « ce n’est plus un phénomène épisodique, local. Il a pris un caractère national. Les orgies de haine et de préjugés ne sont pas des aberrations, elles sont désormais la norme ». Cette nouvelle forme d’hindouisme, selon lui, « n’est pas l’expression d’une fierté et d’une piété véritables. Elle est destinée à être une affirmation brute de pouvoir et de violence pour intimider les minorités », perçues comme une menace.

L’hindutva a-t-elle échappé à la maîtrise de ses organisations ? C’est la thèse d’Asim Ali, chercheur associé au Center for Policy Research à New Delhi, pour expliquer le caractère devenu endémique de la violence communautaire. « Il ne s’agit pas, écrit-il dans une tribune remarquée, publiée le 19 avril, sur le site d’information The Quint, d’un Hindu Rashtra [une nation hindoue] conçu intelligemment, mais de l’accélération massive d’actions collectives décentralisées. Le pays est en train d’être transformé non seulement par de grands hommes assis à Delhi ou à Nagpur [le siège du RSS], mais aussi par des millions de petites gens dans les villes, qui élaborent eux-mêmes les moyens de remettre les musulmans “à leur place” et répondent aux conditions favorables créées par le régime. »

Selon le chercheur, de « petits gangs » s’efforcent d’obtenir du pouvoir et de l’influence dans la politique locale en s’assujettissant une armée de jeunes hommes sans emploi ou sous-payés, qui « se libèrent psychiquement en brandissant des épées et en dansant sur des chants communautaires ».

La justice expéditive au bulldozer mise en œuvre par les responsables locaux du BJP s’inspire directement de la politique du chef du gouvernement de l’Uttar Pradesh, le moine extrémiste Yogi Adityanath, chantre de l’hindutva et promis à la succession de Narendra Modi. Surnommé « Bulldozer Baba », l’homme ordonne la destruction des biens de tous ceux qui, selon lui, contreviennent à la loi : les « antisociaux », les « antinationaux », voyous réels ou simples opposants à sa politique.

Dans le nord de New Delhi, dans le quartier de Jahangirpuri, les débris des échoppes de musulmans détruites, le 20 avril, après des affrontements communautaires provoqués par des hindous, jonchent encore les rues. Sur les murs des immeubles, des avis de recherche désignent les coupables : des musulmans… Akbar, 38 ans, possédait un modeste stand de boissons fraîches, grâce à une licence en bonne et due forme. Il avait affiché, à l’entrée, le slogan « My country is great » (« mon pays est super »). En cinq minutes, les bulldozers dépêchés par le BJP l’ont réduit en miettes. Il a perdu 6 000 euros, toute sa fortune. Il vend maintenant du tabac dans une roulotte ambulante que lui a offerte le Parti communiste du district, mais ses revenus ont fondu.

Rafiq, qui préfère ne pas donner son nom de famille, travaille pour le gouvernement de Delhi, tout en poursuivant ses études de droit, et subit le harcèlement des extrémistes hindous. « J’ai vécu ici toute ma vie, s’insurge le jeune homme. J’ai grandi à l’ombre du temple, j’ai bu à sa source. Je n’ai jamais eu de problèmes avec mes voisins hindous. Mais, comme il y a plus de musulmans ici que dans les autres quartiers, le BJP prétend que c’est un quartier de migrants bangladais où vivent des terroristes. C’est très blessant ! Je travaille pour le gouvernement de Delhi, je suis diplômé et j’étudie à l’université. Suis-je un Bangladais ? N’ai-je donc pas ma place ici ? »

Le marché de Hadaha Sarai dans le quartier majoritairement musulman de Dalmandi, à Bénarès (Uttar Pradesh), le 7 juin 2022.

Le marché de Hadaha Sarai dans le quartier majoritairement musulman de Dalmandi, à Bénarès (Uttar Pradesh), le 7 juin 2022. JOHANN ROUSSELOT POUR « LE MONDE

 

« Pour les musulmans, analyse encore Asim Ali, cet état permanent de tension communautaire est une nouvelle réalité. Ils ont déjà été confrontés à des déflagrations communautaires, mais elles étaient toujours circonscrites dans le temps et dans l’espace, et suivies de longues périodes de calme, de normalité et d’espoirIls sont aujourd’hui confrontés à un avenir incertain, avec le sentiment troublant d’avoir une cible accrochée dans le dos. »

 

« Un conflit instrumentalisé »

A Bénarès, l’avenir est d’autant plus précaire que l’affaire de la mosquée compromet l’activité des tisserands. La ville sainte est réputée pour la qualité de ses saris. On vient de loin pour choisir ses tissus, mais, cette année, le commerce est au point mort. « Les tisserands de Bénarès sont, pour 80 % d’entre eux, des musulmans, explique Danish, un vendeur de saris. Nos clients ont annulé leur voyage, de peur de se retrouver piégés au milieu d’affrontements communautaires. Ils ont préféré se rendre à Calcutta, chez nos concurrents. Nous avons raté la saison des mariages, qui commence en avril et se termine en juillet. »

Les ruelles du vieux marché Hadha Sarai, spécialisé dans les fournitures de mariage, sont désertes. « Nous sortions difficilement du Covid-19, avec plusieurs mois d’inactivité qui ont endetté de nombreux marchands, et nous voilà à présent les otages d’un conflit instrumentalisé par des gens de l’extérieur », se lamente un marchand.

Le 7 juin 2022, à Bénarès, des pèlerins hindous attendent de pouvoir prier au temple de Kashi Vishwanath, auquel on accède par un corridor encerclant une mosquée.

Le 7 juin 2022, à Bénarès, des pèlerins hindous attendent de pouvoir prier au temple de Kashi Vishwanath, auquel on accède par un corridor encerclant une mosquée.
JOHANN ROUSSELOT POUR « LE MONDE »

 

 

L’hindutva, qui a si bien prospéré sous Narendra Modi, s’est peut-être heurté à une limite quand, début juin, la porte-parole officielle du BJP, Nupur Sharma, s’est livrée sur un plateau de télévision à des propos particulièrement offensants sur la relation entre le Prophète et sa jeune épouse Aïcha. La condamnation immédiate des monarchies du Golfe, partenaires commerciaux importants, mais aussi de l’Iran, de l’Irak, de la Jordanie, de l’Indonésie, du Pakistan, de l’Afghanistan ou encore des Maldives, a conduit les responsables du parti, qui n’avaient pas réagi jusque-là, à suspendre Nupur Sharma, le 5 juin.

Les plus optimistes veulent y voir un avertissement pour le premier ministre. Les plus pessimistes – ou les plus lucides – considèrent la réprimande de la jeune femme comme une stratégie de façade, à l’instar du député de l’opposition Asaduddin Owaisi, de confession musulmane. Lui prédit un bel avenir à Nupur Sharma : « Elle deviendra une grande leader dans quelques mois, parce que ceux qui maltraitent les musulmans obtiennent des postes importants. »

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 1er juillet 2022