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Une série d’assassinats ont incité des centaines de familles de la communauté pandit à quitter le territoire himalayen ces dernières semaines

BUDGAM (CACHEMIRE) ET NEW DELHI- correspondances

Lorsque Ranjan Jotshi mettait un pied en dehors de son domicile, à Vessu, dans le sud du Cachemire, il ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’un homme armé l’attendait au coin de la rue pour l’assassiner. « Ma propre ombre me fait désormais peur », admet ce pandit, le nom donné aux hindous de cette région à majorité musulmane de l’Inde. Depuis début mai, au moins quatre membres de cette communauté ont été abattus, déclenchant une vague de panique et de protestations. Le 12 mai, Rahul Bhat, un employé du gouvernement, a été tué par balle dans son bureau du district de Budgam, dans le centre du Cachemire. Puis, en l’espace de quelques jours, entre la fin du mois de mai et le début du mois de juin, trois autres hindous ont été assassinés. Deux policiers et une influenceuse locale, tous les trois musulmans, figurent aussi parmi les victimes de cette récente série d’attaques.

La multiplication des assassinats de civils fait planer le spectre des violences du passé dans le territoire himalayen que se disputent l’Inde et le Pakistan. 

Depuis 1989, la partie administrée par New Delhi est secouée par une insurrection séparatiste. Et, en 1990, une vague de terreur avait fait fuir des dizaines de milliers de familles hindoues. Un exode traumatisant qui avait vu entre 200 000 et 300 000 personnes quitter la vallée. A partir de 2008, les pandits ont commencé à se réinstaller au Cachemire, encouragés par un programme de réhabilitation mis en place par le gouvernement de Manmohan Singh. La situation sécuritaire s’améliorait sous l’effet d’une forte militarisation de la région tandis que le gouvernement garantissait un emploi et une aide au logement aux familles de retour.

L’actuel cabinet de Narendra Modi, pour qui la réhabilitation des pandits est prioritaire, a pour sa part facilité l’accès à l’emploi et à la propriété. Les groupes séparatistes et les opposants l’ont accusé de vouloir changer la démographie de la région, peuplée à près de 70 % de musulmans. Depuis 2008, quelque 4 000 pandits ont pu revenir au Cachemire avec le soutien des autorités.

Aujourd’hui, beaucoup sont prêts à rebrousser chemin. Employés du gouvernement, ils réclament leur transfert dans une autre région de l’Inde. Depuis plus d’un mois, ils ont délaissé leur lieu de travail. « Nous ne sommes plus en sécurité au Cachemire », juge Ranjan Jotshi, qui a quitté le village de Vessu, dans le sud du Cachemire, où il vivait depuis 2010, pour se réfugier temporairement à 200 kilomètres de là, dans la ville de Jammu, à majorité hindoue. Comme lui, des centaines de familles hindoues ont déjà fui le Cachemire au cours des dernières semaines. « Le gouvernement dit au monde entier que la paix est de retour, mais il est difficile de vivre là-bas. Que l’on soit hindou ou musulman, personne n’est en sécurité », estime ce père de famille de 46 ans, qui s’était lié d’amitié avec la communauté musulmane de sa localité.

Le retour des pandits sur leur terre ancestrale figurait au programme du Bharatiya Janata Party – Parti du peuple indien (BJP) – de Narendra Modi lors de sa conquête du pouvoir en 2014. Promettant la fin du terrorisme et un retour à la normale dans cette région marquée par des décennies de conflits, le premier ministre avait révoqué, le 5 août 2019, l’autonomie partielle de la région. Le gouvernement local avait été dissous et l’Etat du Jammu-et-Cachemire placé directement sous l’autorité de New Delhi. Des milliers de personnes avaient été arrêtées et les communications téléphoniques et Internet avaient été coupés des mois durant, plaçant le Cachemire sous une chape de plomb.

Trois ans plus tard, les assassinats de civils ont connu une forte recrudescence, faisant des victimes dans toutes les communautés : les hindous et les musulmans du Cachemire, mais aussi les travailleurs migrants d’autres régions de l’Inde. Rien que depuis le début de l’année, au moins 19 civils, dont sept issus de la minorité hindoue, ont été tués, selon Amnesty International. Deux groupes séparatistes, que les agences de sécurité indiennes considèrent comme des ramifications de Lashkar-e-Taiba, groupe terroriste basé au Pakistan, ont revendiqué la plupart de ces attaques.

Défi pour Modi

Les manifestations des pandits, qui demandent à quitter le Cachemire, présentent un défi pour New Delhi. « Tous les pandits du Cachemire veulent partir, mais le gouvernement ne les y autorise pas », affirme Sanjay Tickoo, du Kashmiri Pandit Sangharsh Samiti, une organisation représentative de la communauté.

« Les partisans de l’abrogation de l’autonomie partielle de ce territoire en 2019 l’avaient présentée comme la panacée, mais l’histoire de la violence continue de s’écrire et un avenir pacifique semble difficile à imaginer, explique Ankur Datta, sociologue à la South Asian University de New Delhi. Les pandits du Cachemire se retrouvent pris en étau entre le discours de l’Etat et celui des groupes séparatistes », poursuit le chercheur.

Selon l’administration civile du Cachemire, des mesures ont été déployées pour protéger les pandits sur leurs lieux de travail et de vie. « Nous aurons construit plus de 1 500 appartements d’ici à l’hiver et 1 500 autres dans les six prochains mois », affirme P. K. Pole, l’un des administrateurs de l’Etat, tout en précisant que les pandits employés par le gouvernement ne peuvent pas « dicter les termes et les conditions de leur emploi ».

« Le gouvernement veut que nous restions dans nos résidences, transformées en véritables prisons », regrette Sunny Raina, qui mène la fronde à Vessu Housing Colony, une résidence pour pandits construite par le gouvernement. « Les tueurs n’ont pas de visage et l’on ne peut pas savoir qui est le prochain sur leur liste », conclut-il, résumant l’angoisse qui habite toute la communauté.

Jehangir Ali et Carole Dieterich, Le Monde.fr le 1er juillet 2022