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Alors qu’une forme de ségrégation vise déjà les musulmans dans plusieurs régions, déplore l’historienne Romila Thapar dans un entretien au « Monde », la contribution islamique à l’histoire et à la culture du pays est peu à peu expurgée des manuels scolaires indiens.

Romila Taphar chez elle, à Dehli en Inde, le 15 juin 2022.

Romila Taphar chez elle, à Dehli en Inde, le 15 juin 2022. JOHANN ROUSSELOT

 

Romila Thapar, professeure émérite de l’université Jawaharlal-Nehru à Delhi, est une des meilleures spécialistes de l’histoire ancienne de l’Inde. Elle est la fondatrice de l’archéologie indienne, autrice d’une vingtaine d’ouvrages qui combattent notamment la tentative de réécriture de l’histoire par les nationalistes hindous au pouvoir en Inde.

 

Qu’est-ce que l’hindutva, l’idéologie structurante du Bharatiya Janata Party de Narendra Modi, la force politique dominante en Inde ?

L’hindutva [hindouité ou indianité] est assimilée à l’hindouisme, mais cette identification ne fait pas l’unanimité. Ce n’est pas la même chose que l’hindouisme. L’hindutva est la forme par laquelle certains aspects de la religion hindoue sont utilisés à des fins politiques.

La définition que donne l’hindutva d’un hindou a été formulée au XXe siècle et n’existe dans aucun texte ancien. Un hindou est quelqu’un dont les ancêtres sont nés dans les frontières de l’Inde, et dont la religion – l’hindouisme – a également vu le jour à l’intérieur de ces frontières. Cette définition ayant été formulée juste avant 1947, on peut en déduire que lesdites frontières sont celles de l’Inde britannique. Elles engloberaient donc les régions à majorité musulmane comme le Pakistan et le Bangladesh.

Les non-hindous sont donc les « autres », nés en dehors de l’Inde ou pratiquant une religion née, elle aussi, en dehors de l’Inde. Ce sont des étrangers. Les hindous, eux, sont les habitants originaux, leur généalogie remontant aux Aryens. Ils ont donc la primauté. Cette définition exclut principalement les musulmans, les chrétiens. Les nationalistes religieux hindous doivent imposer cette vision de l’histoire puisque c’est elle qui légitime la primauté des hindous.

 

Est-ce la raison pour laquelle il existe une telle polarisation autour des mosquées aujourd’hui en Inde ?

Le phénomène consistant à convertir ou à détruire des sites sacrés n’est pas nouveau et s’est déjà produit dans le passé. Il n’est pas non plus propre à l’Inde puisqu’il s’observe ailleurs dans le monde, par exemple à la basilique Sainte-Sophie en Turquie.

Les temples et les mosquées sont des lieux de culte. Ce sont aussi des affirmations de pouvoir. Ces monuments représentent à la fois les sentiments religieux, la richesse et la puissance de certaines couches de la société.

En raison des liens établis par les Moghols [dynasties d’empereurs musulmans] avec les Rajput [dynasties princières du nord de l’Inde] et d’autres élites politiques locales, de nombreux temples et mosquées se trouvaient pris dans des relations politiques et sociales complexes, et répondaient à des considérations religieuses concernant plusieurs communautés. Les historiens savent que les textes mentionnent des hindous occupant des fonctions officielles et des postes dirigeants dans l’administration moghole, que certains se sont vu attribuer des concessions de terres, et que les marchands hindous prospéraient.

Par conséquent, quand l’hindutva prétend que tous les hindous étaient opprimés par les musulmans et qu’ils ont été réduits à l’esclavage sous la domination musulmane, c’est historiquement incorrect. L’histoire de ce que l’on appelle la période musulmane est vue en grande partie à travers cette perspective de victimisation des hindous par les musulmans et cela devient un mécanisme pour alimenter la haine.

Il y a eu des conflits entre hindous et musulmans, tout comme, dans la période préislamique, il y avait eu des conflits opposant les hindous aux bouddhistes, aux jaïnistes et à d’autres. Certains musulmans puissants ont en effet attaqué des temples hindous, à la fois pour en piller les richesses et pour s’en prendre à la religion hindoue. Cela, encore une fois, existait déjà dans la période préislamique. Certains rois hindous ont confisqué les icônes de temples importants comme butin de guerre. Le brahmane Kalhana raconte qu’au XIe siècle un roi du Cachemire, Harshadeva, a pillé et détruit des temples pour résoudre une crise financière. Ces actes ne se résument donc pas à des agressions religieuses et il faudrait discuter des autres raisons qui les ont motivés.

Aujourd’hui, les querelles autour des temples et des mosquées ne sont évoquées qu’en termes religieux. Il serait souhaitable que la politique et l’économie de ces époques anciennes, qui étaient des considérations importantes dans la construction des édifices religieux, soient également prises en compte.

Si nous nous penchons sur l’histoire européenne, nous savons que les événements ne peuvent être uniquement expliqués par l’antagonisme entre catholiques et protestants. Il y avait manifestement d’autres raisons. La même chose est vraie pour les autres régions du monde.

 

Pourquoi ce problème n’est-il abordé qu’en termes religieux ?

Les auteurs coloniaux affirmaient que l’Inde était dépourvue de tout sens de l’histoire et que, donc, l’histoire de l’Inde devait être écrite par les érudits coloniaux. Ils ont institué la théorie des deux nations comme la théorie fondamentale pour comprendre l’Inde. Selon eux, l’Inde est composée de deux nations – l’hindoue et la musulmane – en conflit permanent. L’histoire de l’Inde a été formulée et enseignée en ces termes, et interprétée comme l’expression de la religion. Ce n’est qu’à partir des années 1970 que cette perspective a commencé à être sérieusement remise en cause par les historiens.

La fin du XIXe et le début du XXe siècles ont vu l’émergence du mouvement national pour l’indépendance. Il était essentiellement laïque et démocratique. L’objectif était d’instaurer un État-nation laïque indépendant dans lequel toutes les religions coexisteraient. L’État serait une démocratie, dans le sens où tous les citoyens, quelle que soit leur religion, auraient un statut égal. Ce mouvement nous a apporté l’indépendance en 1947.

La laïcité était un aspect crucial de notre nationalisme, mais elle était également cruciale pour l’avenir de l’Inde si celle-ci entendait exister en tant que nation. Les nécessaires changements sociaux et politiques permettant d’instituer cette laïcité ont été insuffisamment discutés après 1947. On s’est contentés d’accepter l’idée que la laïcité se résume à la coexistence de toutes les religions. Mais on n’a pas prêté assez d’attention à l’aspect vraiment important de la laïcité, à savoir que les institutions indispensables au bon fonctionnement de la société civile doivent être laïques et non liées à des lois religieuses.

« L’espion Zambur  amène Mahiya dans  la ville de Tawariq » (1570), tableau illustrant un « Hamzanama » (Livre de Hamza), attribué à Kesav Das. Commandé par l’empereur moghol Akbar (1556-1605), il illustre ce récit utilisé pour l’enseignement de l’islam et marque la fusion des styles persan et indien.

 

« L’espion Zambur amène Mahiya dans la ville de Tawariq » (1570), tableau illustrant un « Hamzanama » (Livre de Hamza), attribué à Kesav Das. Commandé par l’empereur moghol Akbar (1556-1605), il illustre ce récit utilisé pour l’enseignement de l’islam et marque la fusion des styles
persan et indien. COLLECTION METROPOLITAN MUSEUM

 

Le sécularisme l’a-t-il emporté sur la théorie coloniale des deux nations ?

Le début du XXe siècle a vu la naissance de deux autres mouvements prônant chacun une forme spécifique de nationalisme religieux : les nationalismes religieux hindou et musulman. L’un et l’autre souscrivaient à la théorie coloniale des deux nations. Ils ne faisaient donc pas partie du nationalisme anticolonial laïque et démocratique.

Le nationalisme musulman a obtenu gain de cause avec, pour résultat, la création du Pakistan. C’est pourquoi, aujourd’hui, le nationalisme religieux hindou revendique la même chose de son côté, à savoir un État hindou.

L’Hindu Rashtra [« nation hindoue »] est l’État des hindous, pour les hindous et, pour l’essentiel, par les hindous. L’argument est clair et unidirectionnel. Il affirme que le territoire de l’Inde accueille les hindous en tant que citoyens prioritaires et que la première préoccupation est leur bien-être. Les autres vivent sur ce territoire mais ne jouissent pas du même statut ni des mêmes droits.

 

Comment le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) – l’organisation mère créée en 1925 pour mettre en œuvre l’hindutva et la matrice idéologique du BJP – a-t-il réussi à promouvoir ces idées ?

Sur le plan idéologique, les militants du RSS ont été profondément impressionnés par l’organisation des groupes fascistes européens. Ils avaient une grande admiration pour Hitler et Mussolini. A la fin des années 1930, leurs dirigeants ont préconisé l’adoption du modèle organisationnel de ces groupes.

Les écoles qu’il a créées sont l’un des principaux rouages du RSS. Des milliers d’établissements ont été ouverts dans tout le pays. On les appelle « temples des enfants » Shishu Mandir. Ils propagent l’enseignement du RSS. Cela me rappelle les jésuites qui disaient : « Confiez-nous votre enfant jusqu’à l’âge de 7 ans, ensuite vous pourrez le reprendre et faire ce que vous voulez, car nous aurons fait notre travail. » C’est un peu ce qui se passe dans les écoles du RSS.

Ceux qui ont suivi l’éducation de cette organisation avant d’occuper des emplois dans différents services administratifs ont probablement propagé le message. A ce jour, les écoles restent une institution majeure alimentée par le RSS.

Le RSS a également développé une grande capacité de mobilisation. A chaque fois qu’il y a eu une catastrophe naturelle majeure, les volontaires du RSS se sont rendus sur place pour aider les gens. C’est pour eux un moyen efficace d’obtenir le soutien de la population, ainsi qu’une bonne occasion de propager leurs théories.

Depuis quelque temps, le RSS cherche indirectement à contrôler les chaînes télévisées et les réseaux sociaux. Il emploie une armée de trolls pour s’en prendre à tous ceux qui lui déplaisent et pour répandre les mensonges les plus nauséabonds sur ses opposants. Les médias sociaux jouent un rôle essentiel dans sa propagande.

Le RSS est violemment hostile à toute explication ou solution issue de la pensée de gauche, et désapprouve fortement la plupart des suggestions libérales visant à répondre aux préoccupations sociales. Leur violence à l’égard des marxistes est largement attestée. Cela rappelle bien entendu les années 1950 aux Etats-Unis et en Europe, avec la propagation et l’acceptation du maccarthysme.

 

Au vu de cette idéologie, peut-on dire que l’on assiste aujourd’hui à la mise en place d’un apartheid en Inde, comme certains observateurs l’affirment ?

Pour l’instant, pas tout à fait. On observe une sorte de ségrégation à l’égard des musulmans dans certaines régions, mais cela n’est pas vrai de l’ensemble du pays. La discrimination n’est toutefois pas entièrement absente. La contribution musulmane à l’histoire et à la culture est peu à peu expulsée des manuels scolaires, et nous allons bientôt enseigner une histoire étrangement déformée dans nos écoles. Du point de vue historique, la ségrégation s’est exercée dans de nombreux pays et continue à sévir dans certains. Ici, en Inde, nous devons reconnaître que, si certains citoyens sont discriminés, alors nous devons mettre fin avec détermination à cette ségrégation, sous peine d’accepter la possibilité de l’apartheid. L’avenir demeure incertain.

 

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

Propos recueillis par Sophie Landrin  et Carole Dieterich

Le Monde.fr le 1er juillet 2022