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Les manifestations qui duraient depuis plus d’un mois ont viré à l’émeute. Alors que le président, Gotabaya Rajapaksa, s’accroche à son mandat, son frère Mahinda, le Premier ministre, a été remplacé. Retour sur vingt ans de pouvoir familial.

L’année suivant le tsunami de décembre 2004, le Sri Lanka élisait un nouveau président, Mahinda Rajapaksa. Après une lutte électorale âpre, Rajapaksa battait le candidat du Parti national uni, Ranil Wickremesinghe, avec une marge étroite de 190000 voix. Mais Rajapaksa faisait l’objet de bien des soupçons – allant du détournement de fonds destinés à la reconstruction à la manipulation de voix.

Quoi qu’il en soit, Rajapaksa était bien décidé à modeler l’avenir politique du pays – et le sien. Pendant la campagne pour la présidentielle de 2005, il avait fait part à l’auteur de ces lignes de ses multiples aspirations : il voulait mettre fin à la guerre interminable [avec les Tigres de libération de l’Eelam tamoul, LTTE], consolider l’héritage politique des Rajapaksa, et lancer la carrière de son fils Namal Rajapaksa.

On aurait pu croire que Mahinda Rajapaksa avait réussi à réaliser son rêve, jusqu’à ce que, cette année, ses propres partisans descendent dans la rue pour réclamer sa démission et la fin du règne de sa famille.

Son “système de pouvoir familial” était parfaitement rodé et il n’a eu de cesse de le défendre. Élu président, il avait fait venir son frère Gotabaya, ancien officier de l’armée et à l’époque citoyen américain, pour occuper le poste de vice-ministre de la Défense. Bientôt, son autre frère Basil, lui aussi citoyen américain, était nommé conseiller principal du président.

Durant le premier mandat de Mahinda, les Rajapaksa ont mis solidement la main sur les finances du pays. Ceux qui critiquaient la concentration des pouvoirs, le népotisme, les violations des droits de l’homme et la corruption à grande échelle étaient qualifiés de “traîtres”. Leurs accusations étaient présentées comme de la propagande anti-Rajapaksa.

Loyautés féodales. Pendant longtemps, la grande majorité des électeurs n’ont malheureusement pas compris que les jeux de pouvoir de ce type constituaient un problème systémique, et que les loyautés féodales compromettent à terme l’intérêt public et national. Ainsi, les dieux ont continué à favoriser l’expansion de la famille Rajapaksa dans la vie publique.

En tant que “président ayant gagné la guerre” [en 2009], Mahinda Rajapaksa n’a eu aucun mal à décrocher un deuxième mandat en 2010. Il était extrêmement populaire auprès d’une grande partie de la population pour avoir vaincu militairement les LTTE, qui se battaient pour la création d’un État séparé dans le nord-est de l’île. Les Sri-Lankais étaient fatigués de la guerre et n’avaient aucune confiance dans la classe politique.

La guerre avait fait près de 60 000 morts. Et, selon les estimations de l’ONU, quelque 40.000 civils ayant tenté de fuir des zones de cessez-le-feu pendant la phase finale du conflit auraient péri sous la responsabilité de Rajapaksa. Les accusations de crimes de guerre sont restées suspendues comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, mais, à la fois populaire et populiste, il les a démenties et a refusé de s’engager dans des discussions.

Au lieu de cela, il a consacré son second mandat au renforcement de la concentration des pouvoirs. Toujours plus de membres de la famille élargie se voyaient confier des postes clés au sein de diverses institutions ; au lendemain de la victoire face aux LTTE, le régime a négligé de résoudre politiquement la question nationale.

L’euphorie s’est dissipée en 2015, quand Rajapaksa a subi une défaite humiliante [à l’élection présidentielle] face à Maithripala Sirisena, ancien secrétaire général du Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP). Mais la famille est revenue aux affaires en 2019 [à la faveur d’un imbroglio politique et constitutionnel ayant débouché sur l’élection à la présidence de Gotabaya, frère de Mahinda, celui-ci étant devenu Premier ministre].

Au fil d’une carrière politique de plus d’un demi-siècle, Mahinda Rajapaksa a défendu les droits humains, mobilisé la rue, s’est fait le champion de la Palestine et des pauvres, et a joué le rôle de sauveur des bouddhistes cinghalais [face aux Tamouls]. Tel un roi d’autrefois, il a disposé d’un pouvoir absolu, régnant avec arrogance et des nerfs d’acier. Interrogé sur ce népotisme lors d’une interview accordée à Al-Jazeera, Rajapaksa ne s’est pas laissé désarçonner et a déclaré : “Les gens continuent de voter pour des membres de la famille Rajapaksa. Qu’y puis-je ? Quand ils ne voudront plus les voir, ils les chasseront.”

Et la fin est survenue, sans prévenir. La colère de la population a commencé à se focaliser sur la famille Rajapaksa tandis que le fardeau économique s’alourdissait, les autorités n’exprimant aucun remords et ne fournissant aucune explication face à l’effondrement financier. Les gens ont été poussés à bout. Sous le poids de la flambée du coût de la vie, des manifestations ont éclaté dans toute l’île, en particulier sur l’esplanade emblématique du front de mer de la capitale connue sous le nom de “Galle Face”.

La contestation a enflé et, par son ampleur, a démontré que la famille Rajapaksa n’était plus aussi populaire qu’autrefois. Outre les appels à un départ collectif, les manifestants ont exigé l’ouverture d’enquêtes pour malversation, la récupération des avoirs volés et une action en justice contre les Rajapaksa. La population a accusé la famille d’être responsable de la faillite de l’île.

Tandis que les gens faisaient chaque jour la queue pour obtenir du carburant et du gaz, et que médicaments et produits alimentaires se raréfiaient, le pays s’est progressivement transformé en gigantesque terrain de manifestations. La désinvolture du gouvernement n’a fait que jeter de l’huile sur le feu. Depuis le 3 avril, quatre Rajapaksa ont démissionné de leurs fonctions, sous la pression écrasante de l’opinion publique. La famille est le dos au mur.

La situation a atteint son paroxysme le 9 mai, en raison de l’entêtement de Mahinda Rajapaksa, lui qui fut autrefois l’un des politiciens sri-lankais les plus aimés. Soudain, des hommes de main ont surgi de l’édifice du Premier ministre, dont certains armés de bâtons. Ils ont attaqué les manifestants de Galle Face, démantelé les abris improvisés, et frappé les gens. Le point de non-retour était franchi. En quelques heures, les domiciles des fidèles des Rajapaksa ont été réduits en cendres. Neuf personnes ont perdu la vie [et 200 ont été blessées] dans les violences qui ont secoué le pays. [Mahinda a fini par démissionner et a été remplacé le 12 mai par Ranil Wickremesinghe, Premier ministre pour la sixième fois.]

 

Revirement partisan. À mesure qu’ils gagnent en pouvoir et en influence, les dirigeants populistes sous-estiment souvent le pouvoir de l’humble électeur anonyme. Un homme autrefois vénéré par certains comme un père, respecté en tant que dirigeant victorieux, a finalement dû quitter sa résidence officielle sous l’étroite protection de son service de sécurité, fuyant les caméras et craignant pour sa vie. Ceux qui l’aimaient et le soutenaient se sont retournés contre lui. Ses propres partisans se sont mués en manifestants.

L’ascension et la chute de Mahinda Rajapaksa sont riches en leçons pour les populistes, les affamés de pouvoir et les faucons. Et encore plus pour nous autres électeurs, au sujet de nos choix. Au bout du compte, Mahinda Rajapaksa laisse derrière lui un legs qu’il n’avait pas prévu : la défaite, l’humiliation et la rancœur publique.

Dilrukshi Handunnetti, The Wire.in le 10 mai 2022

In Courrier Internationalcom le 19 mai 2022

 

 

SOURCE : THE WIRE New Delhi, Inde

Quotidien

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