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New Delhi, le nord de l’Inde et le Pakistan sont écrasés, depuis mars, par une vague de chaleur exceptionnelle. La capitale indienne a enregistré un record historique de 49,2 °C.

NEW DELHI, INDIA - MAY 10: People take rest under a bridge at the Yamuna River bed on a hot summer day in New Delhi, India on May 10, 2022. The Indian Meteorological Department (IMD) has warned of a fresh heatwave spell in Delhi from Wednesday, when temperatures are expected to soar to 44 degrees Celsius. The heatwave is expected to last till' May 15. Amarjeet Kumar Singh / Anadolu Agency (Photo by Amarjeet Kumar Singh / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP)

 

Un travailleur étanche sa soif, dans l’Etat du Pendjab, le 19 mai 2022.

Un travailleur étanche sa soif, dans l’Etat du Pendjab, le 19 mai 2022. SAJJAD HUSSAIN / AFP

 

Les hommes sont couchés sous un banian, seul endroit protégé du soleil. Il est 10 h 30, et le thermomètre affiche déjà 41 °C à Delhi, jeudi 19 mai. Ils viennent de passer quatre heures dans les champs à cueillir des légumes, sur les rives de la Yamuna, la rivière qui longe la capitale indienne. Les charrettes débordent de concombres, lady fingers, bitter gourds et autres choux ou courgettes qu’ils iront vendre dans les quartiers de Delhi.

Migrants de l’Uttar Pradesh, du Bihar, du Jharkhand et du Rajasthan, ils sont installés avec leurs familles sur des terrains qui ne leur appartiennent pas depuis trente ou quarante ans. Les rives de la Yamuna, des terres inondables, abritent ainsi 9 300 familles de paysans et d’horticulteurs, plus de 46 700 personnes qui vivent dans un dénuement extrême, dans des huttes de bambou, sans électricité, sans accès à l’eau potable, sans route asphaltée, au milieu d’un no man’s land, traversé par des lignes à haute tension, les piliers des ponts du métro ou d’échangeurs routiers. Une sorte de sous-monde, presque invisible.

Le gouvernement de Delhi leur distribue de l’eau potable par camion-citerne. Celle puisée dans le sol, d’une couleur jaune, est chargée de métaux lourds et autres polluants ; elle est tout juste bonne pour laver le linge et… arroser les légumes.

 

Des habitats inadaptés

La canicule qui s’est abattue depuis le 11 mars sur le nord de l’Inde a endommagé leur production ; ils gagnent normalement, dans les bons mois, 8 000 roupies (98 euros). Les hommes, les femmes, les enfants souffrent de maux d’estomac, de vomissements, de diarrhées, mais ils ne se plaignent pas, presque étonnés qu’on les interroge sur la canicule. « Il fait beaucoup plus chaud, cette année. Mais cela ne change rien pour nous. Nous n’avons nulle part d’autre ou aller. Au village, il n’y a pas de travail », explique un paysan.

Les cabanes n’ont pas de fenêtre, juste une ouverture centrale. Le toit en paille est recouvert d’une bâche en plastique. C’est une étuve à l’intérieur et il n’y a pas d’électricité pour faire marcher un ventilateur.

Une femme revient de sa parcelle, portant sur la tête une lourde bassine remplie de légumes qu’elle va aller vendre. Guna Devi gagne 200 roupies par jour (2,40 euros). Elle sous-loue sa parcelle. Si elle ne vend pas le jour même, elle donne ses produits aux vaches. En une journée, sous la chaleur, ils pourrissent.

Dimanche 15 mai, la capitale indienne de plus de 20 millions d’habitants a enregistré un record historique de 49,2 °C, dans les stations des quartiers pauvres, là où il y a peu d’arbres et un urbanisme très dense. Une fournaise insupportable que subit la population dans des habitats inadaptés. Ailleurs dans la mégapole, il a fait 46,7 °C. Depuis deux mois, l’air est brûlant, sec et poussiéreux. La nuit, le thermomètre ne descend plus au-dessous de 31 °C.

 

Récolte de blé endommagée

New Delhi, le nord de l’Inde et le Pakistan sont écrasés par une vague de chaleur exceptionnelle par sa durée et sa précocité – elle a commencé le 11 mars, habituellement un mois tempéré qui marque la fin de l’hiver, avant l’été. Les mois de mars et avril 2022 ont été les plus chauds jamais enregistrés dans le nord-ouest de l’Inde, depuis la création des relevés, il y a cent vingt-deux ans. Mai a continué avec des pics historiques. Juin ne sera pas meilleur. Selon les prévisionnistes, les températures extrêmes devraient se poursuivre jusqu’à l’arrivée de la mousson, fin juin ou début juillet. Cette canicule intervient dans la période la plus chaude de l’année, où le moindre écart rend l’atmosphère suffocante.

Au Pakistan, dans la province du Sind, non loin de la frontière avec le Rajasthan, la ville de Jacobabad a connu, le 15 mai, un pic à 51 °C. Le 19 mai, il y faisait encore 49 °C. En avril, le Baloutchistan, avec 50 °C, avait été l’endroit le plus chaud du globe. Les vergers de la région ont été décimés et la récolte de blé endommagée. Le réseau électrique du Pakistan n’a pas résisté. Des coupures de courant jusqu’à 18 heures par jour ont été imposées. Les glaciers de l’Himalaya, affectés par ces températures extrêmes, fondent à un rythme accéléré.

Pour Roxy Mathew Koll, climatologue à l’Institut indien de météorologie tropicale de Pune, ces vagues de chaleur dans la région indo-pakistanaise sont dues à des conditions anticycloniques qui ont entraîné un déficit pluviométrique. « Le nord-nord-ouest de l’Inde connaît un déficit de 60 % à 90 % des pluies entre mars et la mi-mai. Cela s’est accompagné d’une descente d’air sec dans la région, supprimant l’activité nuageuse et augmentant le rayonnement solaire, accumulant ainsi un excès de chaleur. » Pour ce spécialiste, il ne fait pas de doute que la canicule est directement la conséquence du réchauffement climatique dû aux émissions de carbone anthropique.

Selon l’Autorité indienne de gestion des catastrophes, l’étendue géographique de ces vagues de chaleur et leur durée sont en constante augmentation en Inde. Le nombre moyen de vagues de chaleur est passé de 9,9 par an, en 1980-1999, à 23,6, en 2000-2019.

 

Conséquences calamiteuses sur l’économie

Les canicules risquent de devenir la norme dans cette région déjà soumise à une pollution extrême de l’air durant la période hivernale, où l’espérance de vie des habitants est réduite de neuf ans. Une étude du Met Office britannique publiée le 18 mai estime que la probabilité d’une vague de chaleur record dans le nord-ouest de l’Inde et au Pakistan a été multipliée par 100 en raison du changement climatique.

L’auteur, Nikos Christidis, souligne que la probabilité naturelle d’une vague de chaleur dépassant la canicule de 2010 est d’une fois tous les 312 ans. Mais, compte tenu du changement climatique, les canicules sont susceptibles de se produire tous les trois ans. Et d’ici à la fin du siècle, tous les ans. « Les périodes de chaleur ont toujours été une caractéristique du climat de la région avant la mousson, en avril et en mai, souligne Nikos Christidis, mais notre étude montre que le changement climatique est à l’origine de l’intensité de ces périodes de chaleur. »

Ces poussées du mercure aux conséquences calamiteuses sur l’économie, l’agriculture, la sécurité alimentaire contribuent à vicier un peu plus le système climatique, car elles entraînent une forte augmentation de la consommation électrique et un recours accru au charbon, le plus grand contributeur du réchauffement. L’Inde en tire 70 % de son électricité ; le sous-continent est le troisième consommateur de houille au monde.

Dans les grandes villes saturées de voitures, la climatisation des véhicules et celle des immeubles contribuent significativement à réchauffer l’atmosphère et à créer des îlots de chaleur. A New Delhi, 40 % de l’électricité est consommée dans le refroidissement. Et la demande devrait exploser dans les années à venir.

 

Accélérateur d’inégalités

Ces canicules sont aussi un accélérateur d’inégalités. Dans les quartiers riches et verts du sud de Delhi, la vie reste tout à fait supportable. Les immeubles dotés de générateur assurent une alimentation électrique en continu et permettent de faire tourner l’air conditionné. Les quartiers pauvres, en revanche, touchent les limites du vivable, soumis à des coupures régulières de courant, sans accès direct à l’eau potable. Seulement 13 % des ménages indiens disposent de climatiseurs. Pour les travailleurs en extérieur (82 % de la main-d’œuvre travaille dans le secteur informel et gagne sa vie en plein air), la canicule est synonyme de perte de revenus et de problèmes de santé.

Il est peu probable que l’on connaisse le nombre réel de victimes de ces chaleurs extrêmes. Sur le plan national, le gouvernement indien ne reconnaît pas les canicules comme une menace potentielle pour les vies humaines. La loi sur la gestion des catastrophes n’inclut pas les décès dus aux vagues de chaleur dans la liste des calamités naturelles.

A New Delhi, le niveau historiquement bas de la Yamuna commence à inquiéter les autorités. La capitale dépend à 70 % de la rivière pour assurer ses besoins en eau. Des orages et des tempêtes de poussière attendus à partir du 21 mai pourraient toutefois apporter une accalmie temporaire.

Un employé des chemins de fer remplit l’eau dans le camion-citerne d’un train avant son départ à la gare de Bhagat Ki Kothi à Jodhpur le 11 mai 2022 . Chaque jour, des dizaines de villageois attendent avec des jerricans. Il apporte de l’eau aux personnes souffrant de la canicule dans l’État désertique du Rajasthan.

 

Un employé des chemins de fer remplit l’eau dans le camion-citerne d’un train avant son départ à la gare de Bhagat Ki Kothi à Jodhpur le 11 mai 2022 . Chaque jour, des dizaines de villageois attendent avec des jerricans. Il apporte de l’eau aux personnes souffrant de la canicule dans l’État désertique du Rajasthan. PRAKASH SINGH / AFP

 

 

Des femmes remplissent leurs cruches d’eau fournie par le train spécial, à Pali le 11 mai 2022.Des femmes remplissent leurs cruches d’eau fournie par le train spécial, à Pali le 11 mai 2022. PRAKASH SINGH / AFP

 

 

 

 

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 20 mai 2022