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Nommé le 12 mai, le premier ministre, Ranil Wickremesinghe, qui a reçu le soutien de l’opposition, découvre l’ampleur de la faillite du pays

File d’attente devant une station essence, à Colombo, le 19 mai 2022.

 

File d’attente devant une station essence, à Colombo, le 19 mai 2022. ERANGA JAYAWARDENA / AP

 

NEW DELHI -correspondante

Le nouveau premier ministre du Sri Lanka, juste après sa nomination le 12 mai, avait prévenu les citoyens : il n’y aura pas de miracle, seulement du sang et des larmes. « Les deux prochains mois seront les plus difficiles de notre vie », avait-il déclaré dans un discours à la nation. Ranil Wickremesinghe n’a pas menti, la situation économique de l’île continue à se dégrader. Le pays est exsangue.

Le Sri Lanka s’apprête à faire défaut sur 12,6 milliards de dollars (12 milliards d’euros) d’obligations étrangères. Le gouvernement avait déclaré en avril qu’il cesserait de payer sa dette extérieure. Il n’a plus de stocks d’essence. Le premier ministre a demandé aux Sri-Lankais de ne pas chercher à s’approvisionner, car le gouvernement n’a plus pas assez de dollars pour payer les trois cargos chargés d’essence, en attente de déchargement, dans ses eaux depuis plus de quarante jours. Les files d’attente devant les rares stations-service encore ouvertes s’étendent désormais sur plusieurs kilomètres, et la pénurie va affecter l’approvisionnement électrique. « Un quart de l’électricité est produit grâce au pétrole. Par conséquent, il est possible que les coupures de courant quotidiennes passent à quinze heures par jour », a annoncé Ranil Wickremesinghe.

Le Sri Lanka a reçu, mercredi 18 mai, 160 millions de dollars de la Banque mondiale, mais le gouvernement doit payer d’autres biens essentiels. Le premier ministre a découvert que les factures d’importation de médicaments n’ont pas été honorées depuis quatre mois, ce qui a entraîné le placement sur une liste noire de la State Pharmaceutical Corporation, l’entreprise publique distribuant les médicaments. « La division des fournitures médicales est incapable de fournir ne serait-ce que deux articles sur les quatorze médicaments essentiels dont nous avons actuellement besoin. L’un sert à traiter les maladies cardiaques et l’autre est le vaccin antirabique », a-t-il déclaré.

La situation laissée par les Rajapaksa est sans doute pire que ne l’avait imaginé Ranil Wickremesinghe, 73 ans, qui a déjà occupé à cinq reprises la fonction de premier ministre. Ce vétéran de la politique a réussi à obtenir l’appui des deux principaux partis d’opposition, qui ont décidé de ne pas entrer au gouvernement mais de lui apporter leur soutien pour s’attaquer à la crise économique. Signe de la difficulté de la tâche, le premier ministre n’a toujours pas trouvé son ministre des finances. Les meilleurs économistes du pays, notamment Harsha de Silva, ont décliné.

Depuis son entrée en fonctions, M. Wickremesinghe a conduit une série de discussions avec des responsables de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement et avec des représentants de l’Inde, du Japon, des Etats-Unis et de la Chine, pour tenter d’obtenir une aide financière internationale.

Echec d’une motion de défiance

Le pays s’est débarrassé de Mahinda Rajapaksa, qui occupait le fauteuil de premier ministre, et qui a démissionné le 9 mai, mais il reste son frère, Gotabaya, le président de la République, qui refuse de partir malgré les appels incessants de la population. L’opposition n’est néanmoins pas parvenue, mardi 17 mai, à faire voter une motion de défiance contre lui, une résolution non contraignante proposée par l’Alliance nationale tamoule destinée à lui attribuer la responsabilité de la situation critique de la nation insulaire.

Mais la mobilisation citoyenne ne retombe pas. Des milliers de manifestants campent sur l’esplanade de Galle Face, à Colombo, pour exiger le départ de Gotabaya Rajapaksa et l’arrestation des responsables des violences commises par les partisans de son clan. Ceux-ci avaient attaqué des manifestants pacifiques, le 9 mai, entraînant un déchaînement de violence dans toute l’île, qui a fait neuf morts et 300 blessés. Le 18 mai, la police a arrêté deux députés du parti présidentiel. Le premier ministre, accusé de protéger les Rajapaksa, s’est engagé à finaliser le projet d’amendement constitutionnel visant à limiter les pouvoirs étendus du président d’ici à la semaine suivante.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 19 mai 2022