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Bactéries résistantes : "Les rapatriés sanitaires seront bientôt testés"

 
      
 

L'émergence en Inde, au Pakistan et en Grande-Bretagne, d'un nouveau mécanisme de résistance d'entérobactéries (bactéries vivant dans l'intestin grêle) à la plupart des antibiotiques a été révélée par un article publié sur le site Internet de la revue britannique The Lancet (Le Monde daté du 11 août). Des faits préoccupants, selon le professeur Patrice Nordmann, chef du service de bactériologie-virologie-parasitologie de l'hôpital Bicêtre et directeur de l'unité Inserm "Résistances émergentes aux antibiotiques".


Comment avez-vous réagi à la publication de l'équipe de Neil Woodford dans The Lancet ?

Patrice Nordmann : L'étude a été très bien faite par une équipe remarquable que je connais bien. Neil Woodford avait noté que cette résistance liée à une enzyme baptisée "bêta-lactamase NDM-1", en raison de sa première identification à New Delhi, était souvent dépistée chez des personnes originaires ou ayant été hospitalisées en Inde ou au Pakistan.

Le gène à l'origine de la production de cette enzyme a été retrouvé sur des bactéries responsables d'infections hospitalières (Klebsiella pneumoniæ), mais aussi sur des bactéries, Escherichia coli ou colibacille, présentes hors du milieu hospitalier, provoquant de plus banales infections urinaires.

Quelle est aujourd'hui l'ampleur du phénomène ?

Elle est difficile à cerner car tous les pays ne bénéficient pas d'un dispositif de surveillance comme le nôtre ou celui des Britanniques. Pour l'équipe de Neil Woodford comme pour notre laboratoire, tout repose sur la bonne volonté des confrères qui nous envoient leurs souches bactériennes.

Au niveau international, l'équipe de Woodford a dénombré 37 souches en Grande-Bretagne et, de manière non exhaustive, 143 souches en Inde et au Pakistan. Aux Etats-Unis, 3 souches d'entérobactéries porteuses d'une NMD-1 ont été identifiées; il y en a 3 au Canada, 5 en Australie, 6 au Kenya et 2 au sultanat d'Oman.

Nous avons à l'heure actuelle à Bicêtre 11 souches (9 de klebsielle et 2 de colibacille): une a été isolée en France, et nous avons aussi les 6provenant du Kenya, les 2 du sultanat d'Oman et les 2 d'Australie. La Suède, la Belgique, les Pays-Bas et l'Allemagne sont les autres pays où une souche au moins a été décelée.

Pourquoi cette multirésistance des entérobactéries a-t-elle émergé dans le sous-continent indien ?

Le phénomène a probablement dû démarrer en Inde, vers 2005 ou 2006, en raison de facteurs favorisant l'émergence de résistances bactériennes: des problèmes d'hygiène, une surpopulation, un climat chaud et humide et un recours non raisonné et hors prescription médicale aux antibiotiques.

L'article de l'équipe de Neil Woodford évoque le rôle du tourisme médical. La France est-elle concernée ?

Pour la chirurgie esthétique, les patients vivant en Grande-Bretagne vont se faire opérer en Inde ou au Pakistan en raison d'un coût et de délais d'attente moindres que chez eux. Les Français vont beaucoup plus volontiers au Maroc ou en Tunisie, qui ne semblent pas touchés pour l'instant.

Dans quelle mesure ces faits vous inquiètent-ils ?

Le facteur de gravité est, pour moi, la présence d'un réservoir important de colibacilles multirésistants au sein de la population dans le sous-continent indien. Ces souches multirésistantes se sont rapidement développées en deux ans.

Nous avons affaire à une épidémie non contrôlée en dehors des hôpitaux. Escherichia coli circule en ville et beaucoup d'infections urinaires vont se développer sans que les personnes touchées, principalement des femmes, soient hospitalisées. Le réservoir de la bactérie résistante risque donc d'être important.

Lorsque l'infection se complique au niveau rénal et donne une pyélonéphrite, le patient est hospitalisé et le gène porté par le colibacille peut être transmis à des klebsielles et se propager. De plus, des touristes, et pas seulement des personnes venues se faire opérer en Inde ou au Pakistan, peuvent rapporter le colibacille sur leur peau et dans leur tube digestif, où il peut rester une année. L'antibiothérapie ne peut décontaminer le tube digestif. Ces porteurs sains peuvent développer dans les mois qui suivent une infection urinaire ou rénale et la résistance peut ainsi se diffuser à d'autres individus.

Dans le cas des klebsielles, nous avons affaire à des infections hospitalières. Des foyers épidémiques accompagnés d'une multirésistance ont été également observés en Grèce, en Israël, mais aussi aux Etats-Unis, à Boston ou à New York.

Sommes-nous armés face à ce phénomène ?

Pour les différentes souches connues dans le monde, la résistance aux antibiotiques est variable. La souche trouvée en France, par exemple, est sensible à cinq antibiotiques. Dans tous les hôpitaux français, les patients à risque hospitalisés en réanimation font l'objet de tests de détection des gènes de résistance aux antibiotiques à partir de prélèvements de selles.

Le ministère français de la santé devrait très vite annoncer que toutes les personnes hospitalisées à l'étranger, y compris aux Etats-Unis, et rapatriées dans un hôpital français, soit de 10 000 à 20 000 personnes par an, seront testées. Mais je crains que la Grande-Bretagne ait du mal à se débarrasser de ces entérobactéries multirésistantes.

 
Propos recueillis par Paul Benkimoun, Le Monde le 17 août 2010.