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La faim d’une Inde corrompue


 

La faim en Inde n’a pas fini de faire des ravages. Désemparés face à une fraude généralisée, les décideurs cherchent des solutions, et avancent des propositions. Le débat est ouvert.

 

 
 

Huit Etats indiens versus 26 pays africains : qui a le plus faim ? Selon le tout nouvel index de pauvreté multidimensionnel (Multidimensional Poverty Index ou MPI), à eux huit, ces Etats parmi lesquels le Bihar, l'Uttar Pradesh ou le Bengal occidental, comptent plus de personnes souffrant de la faim (421 millions) que les 26 pays africains les plus pauvres (410 millions).

Le parti du Congrès ne peut que constater l'incapacité constante du gouvernement à venir en aide aux plus démunis et à subvenir à leurs besoins. Et pourtant, le parti au pouvoir a souvent récolté des votes, notamment dans les zones rurales, grâce à son implication dans la lutte contre la faim.

Quand l'impuissance pointe le bout de son nez, viennent vite les discussions idéologiques, et les questions essentielles. Doit-on passer d'un système – inefficace - de répartition de la nourriture à une organisation plus radicale, à savoir la distribution de tickets de rationnement ou même d'argent liquide ? On discute sur le sujet, on se dispute, et on propose. Sonia Gandhi, présidente du parti du Congrès souhaite créer un droit constitutionnel à la nourriture. Le droit de manger. Le droit de satisfaire un besoin vital. Elle suggère aussi que l'accès au sac mensuel de 35 kilos de céréales, sucre et de kérosène (pour cuisiner)-  réservé jusqu'à présent aux personnes vivant en dessous du seuil  de pauvreté - soit étendu à chaque famille indienne.

Comment distribuer l'aide : le casse-tête des humanitaires et des preneurs de décision. Faut-il démanteler le système de livraison actuel ? A écouter certains économistes, la solution est dans le marché. Un air de déjà-vu, direz-vous. Selon eux, seule la distribution d'une somme équivalente (à la valeur du sac de 35 kilos) pourrait permettre aux pauvres de s'acheter ce qu'ils veulent où ils veulent, et de se libérer de l'appareil gouvernemental, bien trop lourd.

« La question est de savoir si le marché a un rôle à jouer dans la mise en application des aides sociales », explique Bharat Ramaswami, un économiste spécialiste des zones rurales à l'Institut des statistiques indiennes.

Elle est bien loin l'Inde montrée en exemple lors de la révolution verte. Aujourd'hui près de 42% des enfants indiens de moins de cinq ans sont sous-alimentés. La faute à une nourriture pourrie… par la corruption et l'inefficacité. Les études montrent que 70% du budget de 12 milliards de dollars alloué à la lutte contre la pauvreté part, volé ou absorbé par les coûts de fonctionnement bureaucratiques ou de transport.

Monnaie courante en Inde, les créanciers savent toujours tirer profit de la situation et font crédit à des taux exorbitants aux plus nécessiteux, la carte de rationnement servant de caution. C'est là qu'intervient l'arnaque. Ils utilisent ces cartes de rationnement pour obtenir de la nourriture dans les Fair Price Shops, les entrepôts gouvernementaux où se procurer la nourriture à très bas prix, pour les revendre ensuite six fois plus cher sur le marché. Les escrocs peuvent ainsi conserver des cartes de rationnement pendant des années,  et en posséder jusqu'à plusieurs dizaines, voire centaines. Le jackpot : les cartes jaunes, c'est-à-dire les plus pauvres des pauvres, ceux qui vivent en dessous du seuil de pauvreté et ont droit aux fameux sacs de 35 kilos.

Même les inspecteurs du gouvernement sont connus pour racketter les employés des Fair Price Shops. Les employés reçoivent également de l'argent des prêteurs pour que ceux-ci puissent faire leur marché en toute tranquillité. Toute une organisation.

Les partisans de la solution libérale estiment que les coupons de rationnement permettraient d'éviter ce genre de fraudes et laisseraient le choix aux bénéficiaires. Ils appuient l'idée sur le postulat du système national d'identité en préparation, où chaque individu aurait un numéro, afin de contrôler l'accès de ces aides sociales. Là où les individus auront de l'argent plutôt qu'à manger, tout ira mieux. Histoire de s'assurer une fois de plus que le marché est la solution aux maux de ce monde. Ou pas.

 

Esther Oyarzun, Aujourd'hui l'Inde, le 12 août 2010.