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Alors que Pékin se fait prier pour restructurer les sommes dues par Colombo, l’Inde joue les bons samaritains et pourrait en profiter si la situation économique de l'île devait encore se dégrader

 Wang Yi Sri Lanka 20/01/2022 Leblanc

Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères chinois, et le Premier ministre sri-lankais
Mahinda Rajapaksa, le 9 janvier 2022, à Colombo.

 

Les faits -

Le 4 janvier, le Sri Lanka s’est entendu avec l’Inde sur le réaménagement conjoint d’un terminal pétrolier stratégique disposant de près de 100 réservoirs de pétrole. L’accord final devrait être signé dans les prochains jours. Ce projet intervient dans un contexte d’inquiétude croissante concernant l’influence de la Chine dans le pays et montre à quel point il est important pour New Delhi de reprendre l’initiative à un moment particulièrement tendu pour les Sri-Lankais.

Les difficultés financières auxquelles le Sri Lanka est confronté ne risquent pas de diminuer au cours des prochains mois. Ajith Nivard Cabraal, le gouverneur de sa banque centrale, a déclaré sur son compte Twitter officiel que le pays avait remboursé la première tranche importante d’une dette de 4,5 milliards de dollars dus en 2022. Dans le même temps, le président Gotabaya Rajapaksa a prévenu, dans un discours au Parlement, que le pays ne disposait pas de réserves de devises suffisantes pour payer les importations dont il avait besoin.

Les deux tiers environ des recettes publiques sont, en effet, consacrés au paiement des intérêts de la dette nationale. Et la situation s’est aggravée au cours des deux dernières années. La Covid-19 a largement contribué à cette situation en réduisant à zéro les deux principales sources de devises —le tourisme et les envois de fonds depuis l'étranger. Fin décembre, les réserves en monnaies étrangères du pays s’élevaient à 3,1 milliards de dollars, ce qui limite considérablement ses capacités d’importation.

 

Cas d'école. Les autorités ont décrété l’état d’urgence économique en septembre. C’est l’armée qui s’occupe désormais de l’approvisionnement en produits de première nécessité comme le riz afin d’éviter toute agitation sociale. Le fameux « piège de la dette » (debt trap) semble donc bel et bien s’être refermé sur le Sri Lanka dans un contexte de crise sanitaire mondiale. Et c’est la Chine qui se retrouve pointée du doigt dans cette affaire alors que le président Gotabaya Rajapaksa et son frère, le Premier ministre Mahinda Rajapaksa, se sont tournés vers Pékin pour obtenir des prêts et de l’aide afin de reconstruire les infrastructures du pays depuis la fin de la guerre civile en 2009.

Peu enclins à demander l’aide du Fonds monétaire international (FMI) par crainte de mesures d’austérité, les dirigeants sri-lankais n’ont pas eu de mal à convaincre Pékin, qui a ainsi trouvé le moyen de renforcer son influence en Asie du Sud, à l’entrée de l’océan Indien, région essentielle dans son initiative « Une ceinture et une route ». Bon nombre des projets financés par l’argent chinois sont d’ailleurs liés à ce projet. Parmi eux, un centre d’affaires en bord de mer à Colombo, ainsi qu’un port et un aéroport dans la circonscription d’Hambantota, le fief de la famille Rajapaksa.

Dans ce contexte financier de plus en plus tendu, une crise politique couve dans le pays alors que les Etats-Unis et leurs alliés ne cessent de dénoncer la stratégie chinoise visant à endetter les pays les plus fragiles pour étendre son emprise. Pourtant, la dette du Sri Lanka à l’égard de Pékin s'élevait à environ 3,5 milliards de dollars à la fin de 2020, soit à peu près la même somme que celle due au Japon. Autrement dit, la Chine ne représente qu’environ 10% de la dette totale du pays. Conscients du cas d’école sri-lankais et des conséquences qu’une crise interne pourrait avoir, les autorités de Pékin se montrent très attentives à la situation.

 

Lignes de crédit. Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères, s’est rendu, le 9 janvier, à Colombo où il a notamment déclaré que « la Chine continuera d’aider le Sri Lanka à surmonter les difficultés temporaires dans la mesure de ses capacités ». Ses interlocuteurs lui ont demandé de « restructurer les remboursements de la dette comme solution à la crise économique », mais il n’a pas répondu sur ce point, se contentant d’appeler à la reprise des discussions sur un accord de libre-échange entre la Chine et le Sri Lanka.

Il va sans dire que Pékin joue gros dans cette crise de la dette sri-lankaise. Quelques jours après le passage de Wang Yi, New Delhi est venu à la rescousse de Colombo en lui accordant un prêt de 912 millions de dollars ainsi que 1,5 milliard supplémentaire pour deux lignes de crédit liées à l’achat de nourriture et de carburant en Inde. Cette réponse rapide et concrète du gouvernement Modi est intéressante car elle constitue un bon moyen d’enfoncer un coin dans la stratégie d’influence de Pékin.

Les Indiens n’en ont cependant pas profité pour accabler les Sri-Lankais au sujet de leur dépendance à l’égard de la Chine, comme ils le font souvent avec le Pakistan. La crise de la dette sri-lankaise pourrait ainsi rebattre les cartes dans la région si elle se prolonge et si aucune perspective ne s’ouvre sur le front sanitaire. Lors de sa rencontre avec Wang Yi, le président Rajapaksa a aussi demandé l’assistance de Pékin pour permettre aux touristes chinois de revenir au Sri Lanka. Mais, pour le champion de la stratégie Zéro Covid, cette demande est aujourd’hui impossible à satisfaire.

Claude Leblanc,  L’Opinion.fr le 20 janvier 2022