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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

Au lendemain du coup d’Etat de février 2021, la compagnie n’avait pas l’intention de quitter le Myanmar. La répression dans le pays, la pression des ONG et celle des actionnaires l’ont amenée à annoncer son retrait du pays.

 

SEVERIN MILLET

 

C’est la fin d’une aventure de trois décennies qui aura fait couler beaucoup d’encre. Après avoir commencé en 1992 ses opérations d’exploration du champ gazier de Yadana, au large de la Birmanie, TotalEnergies (ex-Total) a finalement annoncé son désengagement du pays, vendredi 21 janvier, citant un « contexte qui ne cesse de se dégrader en matière de droits humains ». Le départ sera « effectif au plus tard à l’issue » d’un délai de préavis de six mois. Près d’un an après le coup d’Etat de la junte militaire, le 1er février 2021, l’entreprise américaine Chevron a également annoncé, dans la foulée, qu’elle quittait le pays.

Pendant ces onze mois, les tractations entre Washington, Paris, plusieurs ONG de défense des droits de l’homme et les compagnies pétrolières ont conduit TotalEnergies à un revirement spectaculaire. Au lendemain du coup d’Etat birman, le groupe français n’a pas l’intention de quitter le pays, bien au contraire. Le 3 avril 2021, Le Journal du dimanche publie une tribune de Patrick Pouyanné, PDG de la major pétrolière, dont le titre laisse peu de place au doute : « Pourquoi Total reste en Birmanie ».

 

La position de Total devient vite intenable

Quelques semaines plus tard, Le Monde révèle un montage financier autour de MGTC, la société propriétaire du gazoduc sous-marin de 346 kilomètres, enregistrée aux Bermudes et dont Total est le premier actionnaire (à hauteur de 31 %) et l’opérateur. Dans ce système, des millions de dollars provenant des ventes du gaz étaient détournés des caisses de l’Etat birman au profit de la MOGE, une société contrôlée par les militaires et actionnaire du même champ gazier (15 % des parts). Le groupe français annonce peu après, fin mai 2021, qu’il suspend le versement de dividendes, dont ceux à la junte birmane.

Au fil des mois, la situation se détériore au Myanmar (l’autre nom du pays) et la position du groupe français devient intenable. Les ONG dénombrent près de 1 000 civils tués par l’armée en à peine un semestre. Aung San Suu Kyi, l’ancienne dirigeante qui s’était opposée au coup d’Etat militaire, est condamnée à l’automne suivant à quatre ans de prison, une peine finalement ramenée à deux ans.

Lors d’une conférence donnée fin août 2021, devant le Medef, Patrick Pouyanné ne cache pas la difficulté de sa situation. « Le Myanmar, ce n’est rien du tout vu les emmerdes que j’ai en face, pardon pour le mot : c’est 1 % de la production de Total et rien en résultat », lâche-t-il, avant de conclure qu’aucune des solutions n’est « vraiment bonne ».

Le groupe redoute alors que l’arrêt des opérations aggrave la situation humanitaire du pays, privé d’une partie de son énergie. Et il ne peut suspendre de lui-même les versements des royalties à la MOGE, contrôlée par les militaires birmans, car c’est le partenaire thaïlandais de la coentreprise et acheteur du gaz à l’export, PTT, qui assure les paiements. L’affaire est loin d’être simple.

 

« L’Elysée était devenu plus Total-iste que Total »

De leur côté, les ONG défendent l’idée d’imposer des sanctions internationales ciblées contre les flux financiers, visant par exemple les banques qui paient la junte militaire. « Cela aurait permis à Total de continuer ses activités, tout en coupant les vivres à la junte militaire », explique Antoine Madelin, le responsable en France de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH). Les ONG vont même plaider leur cause auprès des petits actionnaires de Total, notamment ceux qui sont réunis dans le Forum pour l’investissement responsable.

La pression des actionnaires monte, à son tour. « Nos parties prenantes nous ont demandé à de nombreuses reprises d’arrêter le flux d’argent qui transite vers la junte au travers de la compagnie nationale MOGE, sans pour autant arrêter la production de gaz », a reconnu TotalEnergies auprès du Monde.

Pour le groupe français, la solution la plus simple consiste à se conformer aux sanctions internationales, une solution qu’il reconnaît avoir soutenue. Mais les diplomates ne sont pas du même avis. « Le Quai d’Orsay et l’Elysée étaient devenus plus Total-istes que Total », s’émeut un responsable d’une ONG, qui leur reproche d’avoir utilisé les mêmes arguments que ceux du groupe français, début 2021, pour défendre une présence dans le pays. « L’Union européenne n’établissant pas de sanctions à portée extraterritoriale, elle ne pouvait appliquer des sanctions permettant de toucher une société non européenne », avance, pour sa part, TotalEnergies.

Les Etats-Unis, qui veulent renouer la coopération avec les Européens, ne souhaitent pas imposer seuls des sanctions. D’autant que celles-ci pourraient priver la Thaïlande, un allié dans la région, d’une partie de son approvisionnement électrique en gaz. Bruxelles, de son côté, hésite à cautionner l’extraterritorialité de la justice américaine, qui permet de poursuivre toutes les entreprises du monde ayant commercé en dollar.

« Entre l’incompétence européenne, la réticence américaine à avancer sur ces questions et la lenteur de la bureaucratie, une occasion a été manquée, et il sera maintenant encore plus difficile de faire pression », fulmine John Sifton, directeur du plaidoyer de l’ONG Human Rights Watch pour l’Asie. Contacté par Le Monde vendredi, le ministère des affaires étrangères n’a pas donné suite.

 

« Un calcul entre les bénéfices et les risques »

Certains petits actionnaires de TotalEnergies accueillent à présent l’annonce de son retrait « plutôt favorablement », fait savoir Anne-Claire Imperiale, représentante de la société de gestion Sycomore AM, « d’autant que TotalEnergies se veut une major responsable ». Avec trente-quatre autres investisseurs, la structure avait émis un premier courrier en juillet 2021, à laquelle l’entreprise avait répondu en septembre. « Notre principale demande était d’empêcher tout flux financier » à destination de la MOGE, précise-t-elle.

« Maintenant, il faut espérer que des actionnaires maintiendront la pression sur la major pétrolière et gazière afin de la pousser à enclencher de vraies ruptures avec son modèle économique », souligne Lucie Pinson, directrice générale de l’ONG Reclaim Finance, évoquant la dépendance du groupe aux ressources fossiles.

La major pétrolière et désormais gazière revendique une activité dans plus de 130 pays dans le monde, dont des projets controversés en Ouganda et au Mozambique. « La politique responsable dont parle TotalEnergies sera-t-elle à la carte ou bien applicable de façon cohérente partout où l’entreprise opère ? », s’interroge Edina Ifticene, chargée de campagne « pétrole » pour l’ONG Greenpeace. « Des abus et des violations de droits humains, il y en a dans plusieurs autres pays où l’entreprise est présente », rappelle-t-elle, ajoutant que « le modèle économique des énergies fossiles est en lui-même générateur de conflit et pousse à la militarisation de zones comme au Mozambique. »

En Birmanie, « Total a mis presque un an à partir après le coup d’Etat, et avant cela l’entreprise était restée une vingtaine d’années dans le pays, malgré le régime de la junte », observe Juliette Renaud, responsable de campagne « régulation des multinationales » aux Amis de la Terre. En mai 2021, l’entreprise indiquait prévoir « aux environs de 2025 » la fin de l’exploitation de son champ déclinant de Yadana. « Total a sans doute effectué un calcul entre les bénéfices et les risques qu’il y avait à rester sur une telle opération », estime, à présent, Sophie Brondel, coordinatrice de l’association Info Birmanie.

Adrien Pécout et Julien Bouissou, Le Monde.fr le 22 janvier 2022