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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

Rassemblement pour la libération d'Aafia Siddiqui, qui purge depuis 2010 une peine de prison de 86 ans aux États-unis pour son implication dans diverses entreprises terroristes et djihadistes visant des ressortissants américains, sur le sol afghan notamment. (Source : The Globe and Mail)Rassemblement pour la libération d'Aafia Siddiqui, qui purge depuis 2010 une peine de prison de 86 ans aux États-unis pour son implication dans diverses entreprises terroristes et djihadistes visant des ressortissants américains, sur le sol afghan notamment. (Source : The Globe and Mail)

 

 

La violence meurtrière se poursuit en 2022 au Pakistan. Au moins deux personnes ont été tuées et 22 blessées dans l’explosion d’une bombe ce jeudi 20 janvier devant une banque d’un quartier commerçant de Lahore, la deuxième plus grande ville du pays, un attentat revendiqué par des séparatistes baloutches. L’image du Pakistan est d’autant plus ternie que les inclinaisons marquée, assumée, pour les thèses radicales ne se démentent pas au sommet de l’État.

À maints égards, s’agissant du Pakistan, on pourrait en quelques mots très simples résumer les premières semaines de l’année 2022 : chaotiques, douloureuses, navrantes. Comme un refrain hélas familier. La vingtaine de disparus brutalement happés par les intempéries saisonnières (chutes de neige record) près de Muree[1] en début de mois ne doit naturellement rien au fait de l’homme. À raison, solidaire et unanime, le concert des nations s’est associé à la douleur frappant la famille des personnes décédées.

Quelques jours plus tard, la lecture d’un article fort bien documenté du New York Times rappelait à ses lecteurs la proximité des talibans à nouveau maîtres de Kaboul et des cercles du pouvoir d’Islamabad, gouvernement civil et autorités militaires confondus.

Ce mardi 18 janvier, dans la capitale pakistanaise, un policier perdait la vie et deux autres étaient blessés, après que deux terroristes opérant à moto eurent ouvert le feu sur un poste de contrôle. Une attaque revendiquée par le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP) – les talibans pakistanais -, laquelle fit dire au ministre pakistanais de l’Intérieur Sheikh Rashid Ahmad : « Il s’agit de la première attaque terroriste cette année ; nous devons être en alerte. C’est le signal que les activités terroristes ont repris à Islamabad » – pour dire le moins. Rappelons-le à toutes fins utiles : selon le Pakistan Institute for Peace Studies d’Islamabad, 207 attentats terroristes ont été perpétrés au niveau national en 2021, pour un bilan humain total de 335 victimes. Une volumétrie très supérieure à celle observée l’année précédente – 146 attentats et 220 morts.

 

Calmer la Chine

Le lendemain, mercredi 19 janvier, toujours au sujet du fléau terroriste ne relâchant nullement son étreinte meurtrière sur le « pays des purs », la presse indienne nous apprenait que les autorités pakistanaises avaient ordonné – notamment pour calmer Pékin – l’indemnisation des ressortissants chinois victimes d’un attentat-suicide contre un bus les transportant sur le site hydroélectrique (4300 MW) de Dasu (province de Khyber Pakhtunkhwa), en juillet 2021. Dix d’entre eux avaient perdu la vie et 26 autres avaient été blessés. Une attaque meurtrière à laquelle répondirent les autorités de Pékin par l’arrêt du chantier par le prestataire chinois et une demande de compensation financière substantielle pour les victimes et leur famille, équivalente à 33 millions d’euros.

Le 15 janvier, l’interminable tourmente terroriste et radicale ébranlant le Pakistan avait également adopté une dimension extra-territoriale. À 12 000 km de là sur le sol américain, dans la paisible localité de Colleyville, au Texas, une synagogue et de ses fidèles célébrant un office religieux étaient pris en otages durant une douzaine d’heures. L’action d’un citoyen britannique quadragénaire d’ascendance pakistanaise – sa famille, originaire du district de Jhelum au Punjab, émigra au Royaume-Uni dans les années 1970. L’homme est affilié à la Tabligh Jamaat (Association pour la prédication), un mouvement fondamentaliste islamiste prosélyte prônant une vision ultra-rigoriste. L’auteur de cette prise d’otage avait au préalable partagé ses sinistres projets sur les réseaux sociaux, par une vidéo postée sur Facebook.

Il exigeait par ailleurs des autorités américaines qu’elles remettent en liberté une citoyenne pakistanaise au profil pour le moins atypique[2] : Aafia Siddiqui, radicalisée dans la foulée des attentats du 11-Septembre américain, et affiliée directement à la nébuleuse terroriste al-Qaïda. Cette dernière purge depuis 2010 une peine de prison de 86 ans pour son implication dans diverses entreprises terroristes et djihadistes visant des ressortissants américains, sur le sol afghan notamment. Une personne radicalisée – et donc condamnée pour des faits terroristes très graves – dont le sort des douze dernières années ne laisse guère indifférent l’homme de la rue au Pakistan – mais pas que. Celle que la presse américaine évoque sous l’appellation de « Lady Al-Qaeda » suscite un engouement populaire qui ne se dément pas en République islamique du Pakistan. Et ce, jusqu’au sommet de l’État !

 

« Fille de la nation »

Pour rappel, lors de la campagne électorale victorieuse de 2018 qui lui ouvrit les portes du pouvoir et lui confia le poste de Premier ministre du Pakistan, Imran Khan n’avait ménagé ni sa peine, ni ses efforts pour s’attirer les faveurs des courants radicaux de l’électorat, en appelant notamment au retour au pays de l’intéressée. On pouvait notamment lire à ce sujet dans le programme politique de son parti, le Pakistan Tehreek-e-Insaaf (PTI) les éléments éloquents suivants : « Nous fournirons des services consulaires et juridiques à tous les Pakistanais emprisonnés à l’étranger. Nous faisons tout notre possible pour ramener au Pakistan des prisonniers tels que le Dr Aafia Siddiqui, entre autres. »

Avant lui, en 2010, un autre chef de gouvernement pakistanais, Yousuf Raza Gilani, avait déjà pris fait et cause pour l’ancienne étudiante au cursus américain, pressant la justice d’outre-Atlantique de la remettre en liberté et de la rapatrier dans son pays d’origine. Quant au Sénat pakistanais, il y a quatre ans de cela, il adoptait à l’unanimité une résolution enjoignant les États-Unis de libérer cette « fille de la nation ».

Bien entendu, dans la capitale française, alors que se poursuit en ce début d’année 2022 le douloureux procès des attaques du 13 novembre 2015 et que le souvenir de l’attentat du 20 septembre 2020 perpétré à proximité des anciens locaux de Charlie Hebdo par un citoyen pakistanais radicalisé, demeure dans toutes les mémoires, les tragiques événements survenus le week-end dernier au Texas résonnent d’une note particulière. Déjà terriblement sinistrée, nul doute que l’image extérieure du « pays des purs » pâtira davantage encore – en Occident tout particulièrement – de cette énième inclinaison marquée, assumée, pour les thèses radicales. Une fuite en avant dont on peine sincèrement depuis Paris, Colleyville, Washington et ailleurs à comprendre l’intérêt.

Olivier Guillard, Asialyst.com  le 20 janvier 2022

 



[1] 70 km au nord-est de la capitale Islamabad.

 

[2] Née à Karachi, Aafia Siddiqui, 50 ans en mars prochain, est diplômée du prestigieux Massachusetts Information of Technology (MIT) et de la Brandeis University (Ph. D. en neurologie).