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Le plus grand Etat de l’Inde subit un dérèglement du régime des pluies qui met en péril l’agriculture

 

REPORTAGE

DISTRICT DE CHURU (INDE)- envoyée spéciale

La terre est sablonneuse, le paysage dunaire, la végétation réduite à quelques khejri, de grands arbres résistant aux tempêtes, à la sécheresse et aux températures élevées. Le district de Churu, situé aux portes du désert de Thar, dans le Rajasthan (nord-ouest de l’Inde), est une terre aride, difficile. La moins fertile du pays. Les agriculteurs ne peuvent compter que sur les pluies de mousson pour faire pousser leurs semences et remplir leur réservoir collectif d’eau potable. Le reste de l’année, le ciel n’apporte généralement pas une goutte d’eau. La région ne possède ni rivière ni lac, et les nappes phréatiques sont basses et salinisées.

Des générations de paysans ont appris à cultiver dans ces conditions semi-désertiques, mais depuis quelques années, le savoir-faire et les conditions de vie sont mis à rude épreuve par des vagues de chaleur extrême et la sécheresse. La région de Churu, qui compte deux millions d’habitants, a enregistré, le 1er juin 2019, un record de 50,8 °C. Les gens ont d’abord cru à une exception, mais chaque été se transforme en fournaise. Surtout, le régime des pluies a totalement changé, perturbant l’agriculture et l’élevage, qui constituent la principale activité de Churu et du Rajasthan. Près de 70 % de la population en dépendent. Cet Etat représente 12 % de la production de lait en Inde.

« Avant les années 2000, nous avions une prémousson en juin, puis, en juillet, la vraie mousson. C’est fini. Cette année, les pluies sont arrivées la dernière semaine de juillet. Les puits étaient à sec ; le millet, qui est notre principale culture, a en partie grillé. Ce qui restait a été endommagé juste avant la récolte, en septembre, par des pluies diluviennes. 2021 est catastrophique », raconte Pyrelal Sihag, qui possède six hectares. Laxman Burdak a, lui aussi, perdu de l’argent avec son 1,5 hectare consacré à la culture du green gram, une sorte de haricot. Il n’a réussi à produire que neuf quintaux. Trop peu. Alors qu’il avait investi 60 000 roupies (700 euros), la vente ne lui a rapporté que 46 000 roupies. Le paysan a donc subi une perte nette de 14 000 roupies. A chaque récolte, Pyrelal et Laxman risquent leur exploitation. Autrefois, en cas de coup dur, ils pouvaient vendre une vache et s’assurer une rentrée d’argent frais, mais les nationalistes hindous ont interdit le transport, l’abattage et la consommation des ruminants, animaux sacrés dans la religion hindoue. Lorsque les bovins ne donnent plus de lait, les propriétaires les abandonnent, pour ne pas se ruiner en fourrage. Des milliers de vaches errantes encombrent les villes, les villages et les routes, provoquant des accidents en série, ainsi que les cultures. Les paysans ont dû s’équiper de clôtures en bois ou de fils de fer barbelé.

Petite hutte

Pour faire face aux aléas, payer les semences, les engrais et les pesticides, les paysans n’ont d’autre solution que d’emprunter. « 90 % des agriculteurs sont endettés », s’emporte Ram Ratan Sihag, le président local du syndicat Bharatiya Kisan Union. « Quand la récolte est mauvaise, comme cette année, et qu’ils ne peuvent plus rembourser leurs dettes, les paysans se tournent vers des prêteurs privés, qui pratiquent des taux d’intérêt très élevés, et c’est le début de la fin. En plus, dans le Rajasthan, nous n’avons pas de système de prix minimaux garantis par l’Etat des produits agricoles, comme au Pendjab. » Les deux tiers des prêts agricoles en Inde sont souscrits auprès de créanciers privés à des taux d’intérêt usuriers.

En ce début décembre, le ciel est gris et bas, et les températures ont commencé à chuter. Aux étés torrides succèdent des hivers glacials dans la région de Churu. Le mercure descend au-dessous de zéro fin décembre et courant janvier, les températures les plus basses relevées dans les plaines indiennes. Les frères Ram, dans le village de Satra, ont juste une petite hutte au milieu de leurs terres pour s’abriter du froid ou de la chaleur. L’un d’eux y vit en permanence pour s’occuper des champs. Les deux hommes, qui possèdent huit hectares, ont fait un gros pari en 2021 en décidant d’investir dans l’électrification, pour pouvoir irriguer et tenter une deuxième récolte. Ils viennent pour la première fois de planter des graines de moutarde et du blé. Jusque-là, ils devaient se contenter d’une seule récolte, celle de la mousson. L’hiver, ils s’occupaient de leurs buffles et de leurs chèvres.

Bhami Ram, le plus âgé, a emprunté 600 000 roupies – une fortune – pour électrifier, creuser un puits, s’équiper d’une pompe à eau et de tuyaux d’irrigation. Il n’a reçu aucune aide de l’Etat. « La banque a bien voulu me prêter, car depuis quatre ans je travaille comme installateur de panneaux solaires, j’ai un salaire régulier et je laisse mon frère gérer les terres. Je ne pouvais pas attendre que le gouvernement apporte l’électricité, il ne s’occupe pas des agriculteurs, et je n’avais pas le choix, car les conditions climatiques deviennent tellement difficiles que l’on ne peut plus survivre sans irrigation. » Il aurait aimé investir dans une pompe à énergie solaire, largement subventionnée par l’Etat, mais l’offre ne suit pas. Il faut trois ans d’attente, assure-t-il.

Le Rajasthan, le plus grand Etat de l’Inde, figure parmi les quatre régions du pays les plus vulnérables au changement climatique. Il représente 10 % de la surface du sous-continent, 5,5 % de la population, 18 % du bétail, mais ne recèle que 1 % de ses capacités en eau. Le réchauffement vient accroître la pression sur des ressources déjà limitées. Pour les agriculteurs, déjà peu fortunés, le réchauffement se traduit par des baisses de rendement et de revenus, ainsi que des pénuries de fourrage pour le bétail, qui fournit moins de lait.

Huit bouches à nourrir

« L’agriculture se transforme en une entreprise perpétuellement déficitaire et les agriculteurs sont obligés d’abandonner la culture », résume H. R. Isran, ancien directeur de l’enseignement supérieur au Rajasthan, investi auprès des fermiers. A Molisar Bara, la famille Sihag a dû prendre une décision radicale, quand la rentabilité de ses terres (1,5 hectare) est devenue trop faible. Le père est parti en 2016 à Dubaï. Il est gardien de sécurité sur des chantiers de construction pour environ 9 000 roupies. Il n’est revenu qu’une seule fois depuis son départ. Sa femme et ses cinq enfants le remplacent dans les champs. Avec les grands-parents, il y a huit bouches à nourrir. 

Dans le district de Churu, presque chaque famille compte un membre qui a migré dans un pays du Golfe, principalement à Dubaï, ou dans les villes indiennes. Ranveer Singh Kaswan était enfant de paysans à Jharia, dans le district de Churu. Ses parents lui ont assuré des études. A la fin de celles-ci, il est retourné brièvement dans l’exploitation familiale, avant de tourner la page définitivement. Il a rejoint la ville pour y monter un petit commerce. Il a démarré par un minuscule magasin de jouets, qu’il a agrandi au fil des années. « Je voulais offrir un avenir à mes enfants. Dans l’agriculture, il n’y a aucune sécurité : les coûts sont trop élevés, l’endettement inévitable, les conditions climatiques trop rudes. J’ai démarré avec un prêt de 1 000 euros et chaque année est meilleure », se réjouit-il.

Le passé de Churu n’incite pas à l’optimisme. Cette ville, à l’écart des routes touristiques du Rajasthan, abrite des dizaines de gigantesques haveli à l’abandon. Ces palais somptueux et richement décorés furent construits au début du XXe siècle par d’opulents marchands qui ont fini par fuir le désert pour aller faire des affaires à Calcutta ou à Bombay.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 7 décembre 2021