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La reprise des négociations commerciales entre l’Inde et l’Union européenne procède moins d’un désir de commercer que de la volonté de répondre à un sentiment d’isolement partagé, analyse le politiste Christophe Jaffrelot dans une tribune au « Monde ».

 

Tribune. Le rapprochement entre l’Inde et les pays européens est sans doute la variable géopolitique qui a été le moins commentée par les observateurs de la scène internationale. Cette évolution, qui a connu son point d’orgue au printemps [2021], n’en est pas moins remarquable : en mai, le sommet Inde-Union européenne (UE) a en effet confirmé une dynamique à l’œuvre depuis le milieu de la dernière décennie à travers l’annonce, notamment, de la reprise des négociations d’un traité de libre-échange.

Le commerce est au cœur du Partenariat stratégique indo-européen depuis sa création, en 2004. Mais les négociations, qui ont duré jusqu’en 2013, n’ont jamais permis la signature d’un tel traité en raison de nombreuses pierres d’achoppement, des barrières douanières (tarifaires et non tarifaires) indiennes dans des domaines aussi variés que l’automobile et l’agroalimentaire au refus de l’UE d’accorder les milliers de visas que l’Inde demandait, notamment pour ses ingénieurs informaticiens.

 

Les atours de la démocratie

Ces pommes de discorde demeurent, et l’Inde est même devenue plus protectionniste ces dernières années. Elle n’a d’ailleurs toujours pas conclu de traité de libre-échange avec un pays se situant à l’ouest de sa frontière occidentale et a renoncé à rejoindre la grande zone commerciale qu’est devenu le Partenariat régional économique global en 2019. L’UE aussi se sent vulnérable sur ce terrain, le Brexit ayant réduit la zone de libre-échange qu’elle avait peu à peu construite, et les litiges commerciaux avec les Etats-Unis de Trump ayant montré la relative fragilité du partenariat transatlantique.

De fait, la reprise des négociations commerciales entre l’Inde et l’UE procède moins d’un désir de commercer que d’une décision politique issue d’un sentiment d’isolement partagé, d’autant plus que l’économie indienne connaît depuis 2017 un ralentissement que la crise du Covid-19 a amplifié et que les investisseurs européens ne se bousculent pas aux portillons indiens.

Les motifs politiques du rapprochement indo-européen se parent volontiers des atours de la démocratie. Il n’est pas un communiqué officiel sans que responsables européens et indiens chantent les louanges de leurs affinités en la matière – et cette antienne va gagner en ampleur à l’approche des Sommet des démocraties [le 9 et 10 décembre 2021 puis] en 2022. Mais, en privé, les diplomates européens sont souvent plus critiques et le Parlement européen lui-même a été, en 2021, le cadre de discours très critiques en la matière. De fait, depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, en 2014, « la plus grande démocratie du monde » vit à l’heure du nationalisme hindou.

Cette nouvelle donne politique s’est traduite par des exactions à l’encontre des minorités chrétiennes et musulmanes, et même par le vote de lois propres à les transformer en citoyens de seconde classe – qu’elles visent à empêcher la mixité religieuse dans les villes, à rendre les mariages interreligieux presque impossibles ou qu’elles ne permettent guère qu’aux réfugiés non musulmans du Bangladesh, d’Afghanistan et du Pakistan d’accéder au statut de citoyens indiens. Au-delà, l’autoritarisme du pouvoir s’est traduit par une mise au pas des institutions de la République (y compris l’appareil judiciaire, dans une certaine mesure), des ONG, des universités et des médias.

 

Version française ou version allemande

Alors quoi ? Comment expliquer un rapprochement aussi rapide – sur le papier tout du moins – s’il n’a pour moteur ni le commerce ni des affinités idéologiques ? Comme je le souligne dans la note que j’ai co-rédigée avec Jasmine Zérinini pour l’Institut Montaigne, la réponse tient bien sûr en un mot : la Chine. Indiens et Européens voient dans l’empire du Milieu une menace de plus en plus existentielle. Les premiers parce qu’ils sont confrontés à l’expansionnisme chinois, qui s’est notamment manifesté par une offensive ayant fait 20 morts dans les rangs de l’armée indienne en 2020 ; les seconds parce qu’ils craignent de voir la libre circulation des marchandises venant d’Asie – une part énorme de leur commerce – remise en cause par une forme d’hégémonie chinoise. Pour résister à la menace chinoise, il faut joindre ses forces, pense-t-on du côté indien comme du côté européen. En Europe, cette démarche a d’ailleurs débouché sur la formulation d’une stratégie dite « Indo-Pacifique ».

Il existe toutefois des variantes de cette stratégie, suivant que l’on regarde vers Paris, Berlin ou Bruxelles. La France met en avant l’Inde et un répertoire d’actions stratégico-militaires (qui va de pair avec bien des ventes d’armes), tandis que l’Allemagne reconnaît un rôle plus central à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) et met l’accent sur la coopération technique ainsi que sur les échanges économiques. Ce qui l’amène d’ailleurs à davantage ménager la Chine, son principal partenaire commercial depuis 2015. En septembre, la feuille de route indo-pacifique rendue publique par Bruxelles a fait davantage écho à la version allemande qu’à l’option française. L’avenir dira laquelle des deux sensibilités l’emportera mais, quelle que soit la formule finale, il fait peu de doute que le rapprochement indo-européen s’intensifiera à mesure que grandira la peur de la Chine – et cette donnée géopolitique finira peut-être même par déboucher sur un traité de libre-échange, et par faire passer les droits de l’homme au second (dernier ?) plan.

Christophe Jaffrelot, Le Monde.fr le 7 décembre 2021.