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Un militant de la ligue Awami célèbre la victoire de son parti aux élections législatives, le 19 janvier 2019. Les intimidations et les violences à l’égard des journalistes ont sensiblement augmenté depuis cette victoire
(photo Munir uz Zaman / Afp).

 

 

La Ligue Awami, au pouvoir au Bangladesh depuis 2009, multiplie depuis plusieurs semaines les attaques ciblées contre les journalistes qui osent critiquer depuis l’étranger la politique de la Première ministre, Sheikh Hasina. Reporters sans frontières (RSF) appelle les responsables du parti à cesser toute intimidation contre les voix indépendantes.

Pressions familiales, harcèlements judiciaires, agressions physiques… Depuis le début du mois de septembre, les partisans du parti au pouvoir à Dacca, la Ligue Awami, avec l’appui des pouvoirs publics, enchaînent les exactions contre les journalistes bangladais qui couvrent l’actualité de leur pays depuis l’étranger. 

"La récente recrudescence des actes d’intimidations exercés contre les journalistes bangladais basés à l'étranger par les membres de la Ligue Awami est absolument indigne d’un parti qui prétend défendre un idéal démocratique, déplore le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Depuis le retour au pouvoir du parti il y a douze ans, les journalistes bangladais ont dû apprendre à vivre sous une lourde chape de plomb qui, petit à petit, a systématisé l’autocensure au sein de la profession."

 “Dans ce contexte, les journalistes qui s’expriment depuis l’étranger permettent aux citoyens bangladais d'avoir accès à une information indépendante et jouent, à ce titre, un rôle absolument primordial. Nous appelons les responsables du parti, en premier lieu sa cheffe, la Première ministre Sheikh Hasina, à cesser toute forme de pression ou de harcèlement contre ces voix précieuses."

Parti en exil en Suède après avoir été torturé par les forces de sécurité en 2007, le rédacteur en chef du site d’investigation Netra News, Tasneem Khalil, est la nouvelle cible des autorités bangladaises. Le lundi 18 octobre, le cyber-tribunal de Dacca a demandé à la police de saisir, avant le 8 novembre, les biens que le journaliste possède encore dans le pays, dans le cadre d'une information judiciaire ouverte contre lui sur la base de la loi de sécurité numérique (Digital Security Act, DSA). Un mois auparavant, ce même tribunal avait émis un mandat d'arrêt à l’encontre du journaliste.

 

Manœuvre d’intimidation

 

Tasneem Khalil risque formellement 10 ans de prison pour désinformation et insulte à la nation, en raison d’articles jugés trop critiques à l’égard de la gestion du covid-19 par le gouvernement. Deux co-accusés dans la même affaire, le caricaturiste Ahmed Kabir Kishore et l’écrivain Mushtaq Ahmed ont été torturés par la police à l’issue de leur arrestation en mai 2020, comme l’avait alors dénoncé RSF.

Tasneem Khalil, pour sa part, n’a dû son salut qu’à son statut de réfugié politique en Suède, qui lui a permis de continuer librement son travail depuis la ville de Malmö, où il réside. Mushtaq Ahmed n’a pas eu cette chance, puisqu’il est mort en prison fin février, après des mois de détention arbitraire et de mauvais traitements.

Autre motif d’inquiétude pour le journaliste : la branche européenne du parti, l’All European Awami League, a annoncé le 7 octobre avoir déposé auprès de la police suédoise une plainte à son endroit pour les mêmes motifs d'accusation. Une version pourtant démentie par la Polismyndigheten, le bureau central de la police à Stockholm. 

Cette opération, qui semble surtout médiatique, s’apparente à une énième manœuvre du pouvoir de Dacca pour intimider Tasneem Khalil. Réputé pour ses enquêtes sur la corruption et les abus de pouvoir de l'exécutif, le journaliste a récemment rapporté que sa propre mère, toujours installée au Bangladesh, était fréquemment harcelée par les autorités. Des membres de la police se sont en effet rendus à plusieurs reprises à son domicile pour l'interroger sur la situation de son fils, l’accusant de "ternir l'image du pays" – comme celui-ci l’avait notamment dénoncé dans un tweet en avril 2020.

 

Famille prise pour cible

Les membres de la famille des journalistes exilés, restés au pays, sont de plus en plus souvent les victimes collatérales de représailles de la part du pouvoir. Dernières personnes à en avoir fait les frais : Nusrat Shahrin Raka, la sœur d’un journaliste exilé aux Etats-Unis, Kanak Sarwar, a été arrêtée avec ses trois enfants, le 5 octobre, à leur domicile situé en banlieue de Dacca. Les enfants n'ont été libérés qu'après 30 heures de garde à vue.

Quant à leur mère, sa demande de libération sous caution a été rejetée le 11 octobre et elle est toujours maintenue sous les verrous. Inculpée abusivement sur la base de la loi de sécurité numérique et pour trafic de stupéfiants, elle est accusée de "propagande contre le Bangladesh" pour avoir soutenu les activités de son frère journaliste.

Ancien correspondant pour la chaîne Ekushey Television Limited (ETV), Kanak Sarwar avait été jeté en prison en 2015 pour avoir diffusé dans son programme un discours de Tarique Rahman, le fils du chef du parti d'opposition à la Ligue Awami, le Parti nationaliste bangladais (BNP). Après sa libération, le journaliste s'est réfugié à New York, où il gère désormais sa propre chaîne d'information en ligne, Kanak Sarwar News

 

Frappé pour une question qui fâche

Même en dehors du Bangladesh, les partisans de la Ligue Awami n'hésitent plus à s'en prendre physiquement aux journalistes qu'ils jugent trop critiques vis-à-vis du gouvernement. C'est l'amère expérience qu'a vécue le journaliste états-unien d'origine bangladaise Farid Alam, qui travaille pour la chaîne américaine News Communication Network (NCN).

Lors d'une conférence de presse organisée le 22 septembre par la branche new-yorkaise de la Ligue Awami, en lien avec la venue de la Première ministre Sheikh Hasina à l'Assemblée générale des Nations unies, le journaliste a posé une question apparemment anodine sur la délégation officielle bangladaise, particulièrement nombreuse malgré le contexte sanitaire.

Il n’en a pas fallu plus pour que les organisateurs et les militants du parti s’en prennent violemment à lui, l’encerclant, le frappant et tentant de lui dérober ses affaires personnelles, dont son téléphone et son porte-feuille. Interrogé par RSF au sujet de ces violences, il a confirmé avoir reçu, depuis, de nombreuses menaces de la part de membres de la Ligue Awami.

Incommodées par les journalistes qui s’expriment depuis l’étranger, les autorités bangladaises cherchent désormais à empêcher tout simplement les journalistes indépendants ou leurs proches de sortir du pays. Contacté par RSF, un journaliste, qui préfère s’exprimer sous le couvert de l’anonymat, a vu son passeport confisqué par la police dans le cadre d’une information judiciaire ouverte à la suite d’enquêtes qu’il a menées sur l’impéritie des pouvoirs publics : "La principale raison pour laquelle ils ont pris mon passeport, c’est de m'empêcher de fuir à l'étranger. Ils ont peur parce que j'ai écrit des centaines d'articles sur la corruption et des pratiques illégales. Mais ça, c’est plutôt nouveau : avant, ils n’osaient pas confisquer ainsi le passeport des journalistes.” 

Le Bangladesh se situe à la 152e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2021 par RSF. 

RSF.fr le 26 octobre 2021