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Un prétendu blasphème a entraîné une série d’attaques dans tout le pays contre la minorité hindoue

NEW DELHI - correspondante

L’intolérance religieuse gagne inexorablement du terrain en Inde, au Bangladesh et au Pakistan, les trois pays qui formaient, avant la partition de 1947, un seul et même pays. Hindous et musulmans se déchirent de part et d’autre des frontières. Il a suffi d’une vidéo d’un prétendu blasphème postée, le 13 octobre, sur les réseaux sociaux pour que s’enflamme le Bangladesh, qui compte 90 % de musulmans et un peu moins de 9 % d’hindous (environ 16 millions de personnes).

La vidéo montrait un exemplaire du Coran posé aux pieds de la statue d’un dieu hindou, lors des célébrations de Durga Puja, une des grandes fêtes hindoues. La scène a eu lieu à Comilla, dans l’est du Bangladesh. Dans les heures qui ont suivi, des centaines de maisons appartenant à des familles hindoues et des lieux de culte ont été incendiés, vandalisés à travers tout le pays. Une dizaine de personnes sont mortes et des centaines ont été blessées. Les violences ont duré près d’une semaine et la situation reste extrêmement tendue, au point que les Nations unies ont demandé à Dacca d’agir au plus vite pour « assurer la protection des minorités et mener une enquête impartiale ».

Bien que les tensions religieuses soient fréquentes au Bangladesh, les représentants de la communauté hindoue affirment qu’il s’agit des pires violences commises à grande échelle. « La violence communautaire est bien vivante au Bangladesh », lit-on ainsi dans un éditorial du quotidien Dhaka Tribune demandant au gouvernement « d’adopter une position ferme à l’encontre de ceux qui encouragent la discorde entre les communautés, de les traduire en justice, mais aussi de sensibiliser la population par le biais de programmes spécifiques » visant à éviter la manipulation des esprits.

Saad Hammadi, chargé de campagne pour l’Asie du Sud de l’ONG Amnesty international, dénonce « l’hostilité croissante envers les minorités au Bangladesh » et pointe la responsabilité de l’Etat, qui « depuis plusieurs années manque à son devoir de les protéger ». Les attaques restent, en effet, souvent impunies. La première ministre, Sheikh Hasina, réélue en 2018, est accusée d’avoir, par calcul électoral, laissé prospérer les islamistes.

Le Bangladesh est officiellement un Etat laïque, contrairement au Pakistan, auquel il était rattaché jusqu’en 1971. Mais, en juin 1988, les militaires, alors au pouvoir, ont introduit un amendement dans la Constitution imposant l’islam comme religion d’Etat. Aujourd’hui, les minorités hindoue, bouddhiste et chrétienne demandent, en vain, au gouvernement de retirer ce texte, qui, selon elles, a attisé les tensions communautaires.

 

Qualifiés de « termites »

Pour les analystes, la poussée de violences au Bangladesh n’est pas sans lien avec les attaques contre les musulmans de l’autre côté de la frontière, en Assam. Dans cet Etat du nord-est de l’Inde, le parti de Narendra Modi, le Bharatiya Janata Party (BJP), ne cesse de stigmatiser les musulmans, qualifiés de « termites » par le ministre de l’intérieur, Amit Shah, et mettre en avant l’immigration illégale en provenance du Bangladesh. Près de 2 millions de musulmans y sont menacés d’être déchus de leur nationalité.

Ancien directeur de l’université Ashoka, près de New Delhi, le politiste Pratap Bhanu Mehta souligne la contagion des violences communautaires commises en Inde, au Bangladesh et au Pakistan. « Ce n’est certainement pas une coïncidence si la violence au Bangladesh coïncide avec les attaques ciblées contre les hindous au Cachemire », estime-t-il.

Une nouvelle vague de meurtres contre des minorités secoue, en effet, le Cachemire, la seule région indienne à majorité musulmane. Onze civils ont été tués en quelques jours – des hindous, des sikhs et des travailleurs migrants – par le Front de résistance, un groupe lié à l’organisation islamiste Lashkar-e-Tayyaba, installé au Pakistan. Pour Pratap Bhanu Mehta, « les fondamentalismes ethniques au Bangladesh, au Pakistan et en Inde se nourrissent désormais les uns des autres ». En Inde, le nationalisme hindou « cherche des prétextes pour cibler les musulmans, approfondir les divisions internes et entretenir le spectre de la menace musulmane », ajoute-t-il.

Chaque jour apporte de nouvelles preuves de la mise en place de l’hindutva (« hindouité »), l’idéologie suprémaciste hindoue en Inde. Une marque de vêtements très populaire, Fabindia, vient ainsi de subir l’assaut des nationalistes hindous après avoir baptisé sa nouvelle collection « Jashn-e-Riwaaz », une expression ourdoue signifiant « célébration de la tradition », à l’approche de Divali, la grande fête annuelle hindoue. Accusée d’être « anti-hindou » et de vouloir« abrahamiser » Divali, menacée de boycott, l’entreprise a dû retirer sa publicité en toute urgence. La moindre étincelle peut provoquer un incendie dans l’ancien empire des Indes

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 23 octobre 2021.