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Henry Masson et Fanélie Carrey-Conte, président et secrétaire générale de la Cimade, reviennent, dans une tribune au « Monde », sur ce qui s’est passé en Afghanistan, depuis la prise de Kaboul par les talibans le 15 août, et appellent à un changement de politique sur le droit d’asile.

 

Tribune.

Alors que les événements d’Afghanistan ne sont plus au cœur de l’actualité quotidienne, il est indispensable de ne pas s’en détourner. Au cœur du drame afghan, des familles se trouvent aujourd’hui séparées, du fait des difficultés de la mise en œuvre de la réunification familiale. Or, il est possible de faire plus et mieux sur ce sujet.

Le 15 août, les regards du monde entier se tournaient vers Kaboul, alors que les talibans prenaient le pouvoir en Afghanistan. Nous assistions, impuissants, à la terrible détresse de celles et ceux qui cherchaient à quitter leur pays, pour protéger leur vie, pour échapper à l’impasse d’un avenir sur place. Mais nous avons également accompagné les drames des personnes afghanes déjà réfugiées en France, angoissées pour leurs familles et leurs proches restés au pays et dans l’incapacité d’en sortir.

Car, au moment où l’Afghanistan basculait dans le chaos, 3 500 demandes de visas déposées ces dernières années par des membres de familles de réfugiés afghans en France étaient encore en attente de traitement. D’abord pour des raisons de sécurité : l’ambassade de France à Kaboul puis celle d’Islamabad qui lui avait succédé pour l’instruction de ces demandes ont été fermées.

 

La recherche de moyens pour quitter le pays

Mais également, parce que la doctrine de la France pour le traitement de ces demandes a fluctué : la délivrance des visas au titre de la réunification familiale avait été gelée en 2020, avant d’être relancée par une décision du Conseil d’Etat en janvier 2021. Enfin, les services diplomatiques ou l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) manquaient d’effectifs face au nombre important de dossiers à traiter.

Ainsi plusieurs milliers de personnes qui auraient dû rejoindre la France et leur famille avant le 15 août, si leurs demandes avaient été traitées en temps et en heure, ont vu brutalement leurs espoirs s’évanouir. Il ne s’agit pas aujourd’hui de réécrire l’histoire mais il est indispensable de se demander comment mieux agir maintenant comme demain.

Les efforts doivent d’abord être concentrés sur la recherche de tous les moyens possibles pour aider les Afghanes et les Afghans menacés, dont les proches de celles et ceux qui ont déjà atteint notre territoire, à quitter le pays. Enjeu d’une extrême difficulté auquel après le 15 août les forces militaires et diplomatiques françaises ont été confrontées.

 

Rappel de la convention de Genève de 1951 sur les réfugiés

Mais il faut aussi pour cela faciliter et simplifier les procédures de demande et de délivrance de visas, en élargissant la compétence des consulats de France dans les pays limitrophes de l’Afghanistan, en acceptant que des documents soient fournis par voie électronique et surtout en renforçant les effectifs des services administratifs chargés de traiter ces dossiers. L’administration s’y est engagée devant le Conseil d’Etat saisi en référé le 8 septembre.

Des enseignements doivent aussi être tirés de cette terrible situation. Il y aura demain malheureusement d’autres Kaboul, ailleurs dans le monde. Et pour éviter que des familles restent durablement séparées quand il est encore possible d’agir, il faut que le regroupement et la réunification familiaux soient considérés comme indissociables du droit d’asile. Il faut donc prévoir les moyens matériels et humains nécessaires à leur parfaite mise en œuvre.

Personne ne peut se projeter dans une vie nouvelle en craignant pour les proches dont il est séparé. C’est aussi un changement global de discours et de politique sur l’asile qui est indispensable. Il est urgent de rappeler haut et fort les principes de la convention de Genève de 1951, relative au statut des réfugiés, au moment où se développent des accords financiers d’externalisation du droit d’asile hors des frontières de l’Europe pour écarter les personnes réfugiées qui auraient souhaité la rejoindre.

Cessons de jouer avec les peurs en brandissant la menace de flux massifs de migrants irréguliers. Et parlons au contraire d’accueil, de dignité des personnes, de solidarité, de fraternité. Plus que jamais, où que nous habitions sur terre, que nous le voulions ou pas, nos destins sont irrémédiablement liés. Ne l’oublions pas et réfléchissons ensemble, travaillons ensemble à la construction de cet avenir commun.

Fanélie Carrey-Conte et Henry Masson