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Au Jammu-et-Cachemire, la violence militante séparatiste meurtrit la population locale depuis la fin des années 1980. (Source : IndiaTVNews)

 

Au Jammu-et-Cachemire, la violence militante séparatiste meurtrit la population locale depuis la fin des années 1980. (Source : IndiaTVNews)

Une nouvelle vague de violence et d’assassinats ciblés est observée avec inquiétude, dans un contexte régional une nouvelle fois marqué par de graves tensions indo-pakistanaises.

En dépit de ses conditions météorologiques hospitalières pour la saison, ce n’est pas précisément un paisible été indien qui enveloppe ces dernières semaines les contreforts himalayens du Cachemire indien, et notamment sa verdoyante mais si volatile vallée du Cachemire. Aux orages estivaux de la mousson a suivi depuis une dizaine de jours la foudre meurtrière des hommes – des militants radicaux et autres terroristes, pour être plus précis.

Le 13 octobre, au Jammu-et-Cachemire (J&K) indien, un militant a été tué lors d’un affrontement avec les forces de sécurité près de Pulwama, à 25 km au sud de Srinagar, la capitale d’été de l’État. La veille, les forces gouvernementales indiennes neutralisaient 5 militants armés lors de deux incidents distincts près de Shopian, à 50 km au sud de Srinagar. Le 11 octobre, 5 soldats indiens perdaient la vie lors de violents affrontements armés intervenus près de la très sensible ligne de contrôle (LoC) séparant les parties indienne et pakistanaise du Cachemire. Le 7 octobre, des militants abattaient deux enseignants hindous dans une école de Srinagar ; le 5 octobre, des hommes armés assassinaient 3 civils dans des fusillades distinctes à 90 minutes d’intervalle (2 morts à Srinagar ; une autre victime près de Shahgund, 37 km au nord-est de Srinagar).

 

BARRICADES ET POINTS DE CONTRÔLE

Créé a priori voilà un an, The Resistance Front (TRF), un groupe rebelle séparatiste violent, a revendiqué ces diverses attaques, considérant par exemple pour justifier ses impardonnables méfaits que les deux individus abattus le 5 octobre « travaillaient pour les forces de sécurité indiennes » présentes dans la vallée du Cachemire (Inde), théâtre d’opération classique depuis 1989 des militants séparatistes pro-Pakistan. Selon les autorités locales, le groupe terroriste pakistanais Lashkar-e-Taiba (LeT) serait à l’initiative de la fondation du TRF, dont l’apparition coïncide avec la décision du gouvernement central indien à l’été 2019 de diviser l’ancien État du Jammu-et-Cachemire en deux régions administrées par le gouvernement fédéral.

Depuis le 1er janvier dernier, environ 200 personnes – agents de sécurité indiens et militants séparatistes pour la plupart – ont perdu la vie dans les violences au Cachemire. Une trentaine de civils, dont des personnalités politiques pro-Inde, ont notamment été abattus. Les autorités indiennes avancent le chiffre de 650 personnes arrêtées dernièrement dans la vallée du Cachemire pour leur affiliation à des groupes religieux ou militants interdits.

Dans cette région himalayenne multiconfessionnelle du Nord de l’Inde, des communautés musulmane, hindoue et sikh y cohabitent depuis des siècles. La violence militante séparatiste meurtrit la population locale à partir de la fin des années 1980. Aujourd’hui, cette nouvelle vague de violence et d’assassinats ciblés est observée avec inquiétude, dans un contexte régional par ailleurs une nouvelle fois marqué par de graves tensions indo-pakistanaises.

Ces derniers jours, les autorités locales ont suggéré aux familles hindoues et sikhs de ne pas quitter leur domicile une fois la nuit tombée, alors que des barricades et des points de contrôle étaient érigés à proximité. Dans ce contexte sécuritaire inquiétant, le gouvernement indien a alloué deux semaines de congé aux fonctionnaires locaux craignant pour leur sécurité personnelle en se rendant sur leur lieu de travail.

 

FEUILLE DE ROUTE DÉLICATE

Pour rappel, depuis plus de trois décennies, à grand renfort d’attaques violentes, d’attentats meurtriers et d’assassinats, des groupes rebelles séparatistes pro-Pakistan mènent la vie dure dans la région du Cachemire administrée par l’Inde, aux soldats, policiers et responsables politiques locaux indiens, à la population locale, pressant notamment cette dernière de soutenir une insurrection devant mener à l’indépendance du Cachemire ou à la fusion de l’ensemble du territoire avec le Pakistan. Depuis 1989, au gré des chapitres violents successifs et des périodes de répit, ces violences ont a minima fait plusieurs dizaines de milliers de morts. Au dernier trimestre 2021, le gouvernement indien est déterminé à faire en sorte que la population cachemirie et ses diverses composantes, dont les minorités hindoues et sikh, ne revivent pas à nouveau les drames humains sans fin du début des années 1990, lorsque plusieurs dizaines de milliers d’individus avaient été contraints de fuir les violences et l’insécurité et de quitter la vallée du Cachemire.

Comme souvent, il est difficile – voire impossible – de décorréler les éruptions de violence terroriste survenant au Cachemire indien et les accrochages armés violents de part et d’autre de la Ligne de contrôle, des tensions existant entre New Delhi et Islamabad. Ces tensions ont été très crûment matérialisées par les récentes passes d’armes à la tribune de l’Assemblée générale annuelle de l’ONU fin septembre – notamment l’intervention très crue sinon agressive du Premier ministre pakistanais Imran Khan. Les lecteurs se rappelleront certainement les mots terribles employés le 24 septembre dernier par le chef du gouvernement du Pakistan, devant un parterre de diplomates médusés sinon atterrés par la violence des propos, dont un très douteux : « L’idéologie haineuse de l’Hindutva (hindouité ou « indianité »[1]), propagée par le régime fasciste du RSS-BJP[2], a déclenché un règne de peur et de violence contre la communauté musulmane indienne, forte de 200 millions de personnes. La forme la plus grave et la plus répandue d’islamophobie règne désormais sur l’Inde »[3].

Une vingtaine de jours sont passés depuis. Aucune forme d’excuse ou de regret n’a jusqu’à ce jour été formulé à l’adresse de New Delhi ou de son homologue indien par l’ancienne gloire nationale de cricket, dont les trois premières années de mandat ont plus du parcours du combattant chaotique que du bilan émérite.

Du reste, l’actualité récente du pays des purs n’est probablement pas de nature à rendre à court terme la sérénité à son 22ème Premier ministre. Entre les révélations des Pandora Papers n’épargnant pas certains membres de son gouvernement[4], la recrudescence des attaques ou attentats des talibans pakistanais (TTP) sur le territoire[5] – et les tentatives des autorités de négocier avec ces terroristes -, la préoccupante activité, elle aussi à la hausse, du groupe État islamique dans les zones tribales de la frontière pakistano-afghane[6], une situation économique particulièrement ténue, une image internationale allant en se dégradant à mesure qu’Islamabad milite pour la reconnaissance du régime taliban en Afghanistan[7], la feuille de route de ces prochains mois s’annonce pour le moins délicate pour l’équipe au pouvoir à Islamabad. Une situation généralement propice à un énième cycle de tension avec le voisin indien, et à une inflation de violence et d’incidents au Cachemire indien. Des augures somme toute bien inquiétantes.

Qu’elle semble aujourd’hui bien loin – sinon plus hypothétique que jamais – la surprenante proposition du chef des armées pakistanaises. S’adressant aux autorités indiennes, le 18 mars dernier, le général Q.J. Bajwa suggérait alors « d’enterrer le passé » et, pour le futur, d’œuvrer en direction de la coopération.

Olivier Guillard, Asialyst.com le 17 octobre 2021

 



[1] Laquelle met notamment en avant les spécificités millénaires de l’hindouisme et la fierté d’être hindou.

[2] BJP : Bharatyia Janata Party (parti indien du peuple), la formation politique au pouvoir du Premier ministre Narendra Modi.

[3] AFP, 24 septembre 2021

[4] L’opposition politique s’engouffre dans cette brèche et réclame la démission des individus concernés.

[5] Notamment depuis le retour au pouvoir à Kaboul des talibans afghans, mi-août 2021.

[6] BBC News, 14 octobre 2021.

[7]Voir notamment à ce sujet divers articles parus dans la presse française, dont « Imran Khan, l’ex-playboy qui parraine les talibans », Le Monde, 8 octobre 2021 ou encore, un trimestre plus tôt, « Pakistan : Imran Khan, un Premier ministre dans la main de Pékin », L’Express, 14 juillet 2021.