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Le Suffren, sous-marin nucléaire d’attaque français. CINDY MOTET/AFP

 

ANALYSE - Depuis plusieurs années, le gouvernement indien planche sur une modernisation de sa flotte.

La gifle australo-américaine à la France dans le contrat des sous-marins n’est pas passée inaperçue en Inde. Une idée fait son chemin parmi les analystes de la capitale: New Delhi doit saisir l’occasion pour pousser la France à transférer sa technologie en matière de submersibles, en particulier dans la propulsion nucléaire. «Après le revers qu’elle vient de subir, la France sera peut-être beaucoup plus ouverte sur cette question. L’accord Aukus a montré que les pays de la zone indo-pacifique qui souhaitent contenir la présence chinoise doivent mettre en place une coopération dans les hautes technologies», pointe Harsh Pant, analyste à l’Observer Research Foundation, un centre de recherche de New Delhi connu pour sa proximité avec le ministère des Affaires étrangères.

Voilà plusieurs années que le gouvernement indien planche sur une modernisation de sa flotte. «Officiellement, la Marine revendique quinze submersibles, mais certains sont anciens. Seuls huit ou neuf sont opérationnels», estime Pravin Sawhney, rédacteur en chef de la revue de défense Force, qui précise: «Notre marine doit tenir compte de la présence chinoise dans l’océan Indien et de son interopérabilité avec la flotte pakistanaise.»

Mettre à niveau les capacités navales

Deux chantiers sont sur la table pour mettre à niveau les capacités navales. En juin, le ministère de la Défense a autorisé la Marine à lancer un appel d’offres pour la construction de six sous-marins d’attaque à propulsion diesel-électrique. Le premier pourrait être livré en 2030. Les navires seraient construits en Inde par une entreprise locale qui s’associera avec un partenaire étranger. Le gouvernement central compte investir 430 milliards de roupies (5 milliards d’euros).

Le second chantier porte sur la construction de six sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire. Ce projet a été approuvé en 2015 par le pouvoir fédéral qui a alloué 1 milliard de roupies pour la première phase en 2019 (11 millions d’euros). Le coût final devrait atteindre 12 milliards d’euros avec une livraison du premier navire prévue en 2032. «L’Inde n’a pas la capacité de fabriquer un moteur à propulsion nucléaire», ajoute Pravin Sawhney. Il lui faut donc importer la technologie adéquate.

L’idée de solliciter la France pour des transferts technologiques n’est pas nouvelle. En 2017, le chef de la marine indienne, l’amiral Sunil Lanba, avait visité le chantier de Naval Group à Cherbourg où sont construits les sous-marins d’attaque de la classe Barracuda. «La France et l’Inde sont attachées à leur autonomie stratégique. Elles ne souhaitent pas être dépendantes des États-Unis», remarque Harsh Pant, selon qui «les conditions sont réunies pour mettre en place une nouvelle coopération.» Une idée partagée par l’universitaire Raja Mohan, professeur à l’université nationale de Singapour, qui indiquait lundi dans le quotidien The Indian Express: «La crise des sous-marins offre l’occasion à l’Inde et à la France d’approfondir leur collaboration dans l’océan Indien.»

Mais concrétiser les ambitions indiennes se heurte à une difficulté financière. «Nous n’avons pas les fonds pour mener à bien les deux chantiers. Il est possible que le projet de construire six sous-marins conventionnels soit abandonné», avertit Manoj Joshi, analyste à l’Observer Research Foundation. «Notre budget de la Défense s’élève à 55 milliards d’euros cette année pour une armée de 1,3 million d’hommes. En outre, les tensions frontalières avec la Chine dans l’Himalaya nous ont forcés à déployer 100.000 soldats au Ladakh et dans l’État de l’Himachal Pradesh. Il faut choisir nos priorités», souligne Pravin Sawhney, qui conclut: «Vu nos contraintes, a-t-on vraiment les moyens de déployer des sous-marins nucléaires dans le Pacifique ou en mer de Chine?»

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 20 septembre 2021