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CHRONIQUE

De nombreux artistes afghans qui avaient pu, à la faveur de l’intervention occidentale, accéder à la culture, étudier et créer, sont désormais contraints de se cacher ou de fuir, estime, dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

 

Un groupe mixte de danseurs de breakdance, à Kaboul, le 12 juin 2021.

Un groupe mixte de danseurs de breakdance, à Kaboul, le 12 juin 2021. ADEK BERRY / AFP

 

Même dans les dictatures les plus épouvantables, une culture subsiste, qu’elle soit favorisée par le régime ou dissidente. Dans l’Afghanistan des talibans, c’est autre chose. L’essence même de l’art est une cible. Au-delà des musiciens bâillonnés ou martyrisés, la musique sous toutes ses formes est rayée du pays – reste le chant des oiseaux. Ecrire, écouter des mélodies, filmer, peindre, jouer au théâtre, défendre un patrimoine peut mener au pire.

La première conséquence est que toutes les personnes vivant plus ou moins de la culture, ou qui désirent l’étudier, les femmes en premier, ont peur, se cachent et cachent leurs œuvres, les détruisent parfois. C’est vrai dans la musique, l’art le plus populaire avec la poésie – deux genres liés –, rythmant les temps forts de la vie comme les mariages. Des orchestres, des écoles, des boutiques sont fermés, et les instruments détruits.

A écouter les artistes afghans, les talibans de 2021 sont comme ceux qui étaient au pouvoir en 1996. Ils seraient même pires, selon l’écrivain et prix Goncourt Atiq Rahimi, d’autant que les créateurs décrivent moins des fleurs que la société du pays.

L’assassinat, fin juillet, de l’humoriste Khasha Zwan, dans sa région de Kandahar, puis celui, fin août, du musicien traditionnel Fawad Andarabi, dans sa vallée d’Andarab, ont montré aux artistes que la seule issue était l’exil.

Prenons quelques figures du pays : la pop star Sayeed est à Istanbul ; l’activiste Omaid H. Sharifi à Abou Dhabi ; Ahmad Naser Sarmast, fondateur de l’Institut national de musique, en Australie ; le directeur de l’archéologie du pays s’est volatilisé ; la cinéaste Sahraa Karimi est en Slovaquie ; Shamsia Hassani, qui a couvert les murs de Kaboul de peintures à l’aérosol, serait aux Etats-Unis.

 

« Des ambassadeurs de l’identité »

Plusieurs pays occidentaux favorisent depuis un mois l’exil de centaines d’artistes. La France, où l’asile politique signifie encore quelque chose, est en pointe. Plusieurs listes de gens à sauver ont été couchées sur le papier.

Tant que l’Afghanistan est dans l’actualité et qu’un autre drame n’a pas surgi ailleurs, en attendant aussi un avenir compliqué, les artistes sont le plus souvent des porte-voix de leur pays. C’est ainsi qu’à la récente Mostra de Venise la cinéaste Sahraa Karimi a expliqué que les créateurs exilés sont « des ambassadeurs de l’identité afghane ».

Une identité bien précise. Car ces derniers font entendre une autre voix sur la présence américaine et occidentale pendant vingt ans dans leur pays. Ils disent que ce fut une chance énorme. Sans l’Amérique, l’Union européenne, l’Unesco et de nombreuses ONG, ils n’auraient pu accéder à la culture, étudier, créer. Le symbole de cette « ingérence » est l’Institut national afghan de musique, qui a pu former des centaines de jeunes hommes et femmes depuis 2010. Avec douze formations à la clé, dont un orchestre symphonique et un autre entièrement féminin, qui ont donné une centaine de concerts dans quarante-sept pays, a déclaré Ahmad Naser Sarmast à RFI, le 22 août.

Les artistes afghanes en exil, comme Kubra Khademi, vont encore plus loin dans la prise de parole : dénonçant le niqab que doivent porter les étudiantes afghanes, elles s’étonnent que des féministes en Occident puissent défendre le port du voile, un objet « créé par les hommes pour asservir les femmes ».

Elles portent à leur façon un débat, toujours plus délicat, entre traditions locales, choix individuels et universalisme culturel. Jusqu’où peut-on justifier une ingérence et imposer un modèle au nom de la liberté ? En forme d’autojustification, et alors que la culture n’est pas son sujet, pensant plutôt à ses soldats, le président Joe Biden a eu cette formule : il est impossible d’exporter la démocratie dans un pays qui « n’est pas prêt ou n’en veut pas ».

 

Pouvoir patriarcal

Allant dans son sens, des experts remarquent que l’enjeu de la création en Afghanistan est essentiellement porté dans les villes, Kaboul en tête avec ses 4,5 millions d’habitants, dans un pays qui en compte 38 millions et qui ont la tête ailleurs. Ils ajoutent que l’Institut musical (tout comme d’autres lieux culturels) a dû affronter l’hostilité de Kabouliens pour qui une femme n’a rien à faire dans la musique. Ce climat d’hostilité a contraint l’artiste Kubra Khademi, dont l’œuvre dénonce le pouvoir patriarcal et le harcèlement subi par les femmes afghanes, à s’installer en France dès 2015. Cette dernière reconnaît que, même dans son pays d’accueil, elle est critiquée, voire agressée, par d’autres réfugiés afghans qui n’acceptent pas qu’une femme puisse créer (Le Monde daté 28 juillet).

Cette hostilité envers les femmes artistes, disons-le, même si elle n’a rien à voir avec le joug des talibans, existe ailleurs dans le monde arabo-musulman. Un débat dans le cadre du festival Arabofolies, à l’Institut du monde arabe en 2019, l’a montré. Les rapports de l’ONG danoise Freemuse confirment que les atteintes à la création s’intensifient dans les pays où se conjuguent nationalisme et religion d’Etat.

 

Devant le site des bouddhas détruits par les talibans en 2001, à Bamiyan, Afghanistan, le 3 mars 2021.

Devant le site des bouddhas détruits par les talibans en 2001, à Bamiyan, Afghanistan,
le 3 mars 2021. WAKIL KOHSAR / AFP

 

Partout l’universalisme culturel est de moins en moins un rempart, tant le concept est contesté. Le secteur du patrimoine en constitue un bon baromètre. Ses acteurs constatent en effet l’effritement de leur socle, selon lequel les œuvres du passé sont un bien commun à l’humanité, au-delà des nations qui les conservent.

En Afghanistan, en mars 2001, les trois bouddhas géants de Bamiyan ont été dynamités par des talibans qui ont commis ainsi un des pires crimes archéologiques de l’histoire. Ces statues avaient pour malheur d’être préislamiques. Et puis vingt années d’« ingérence » occidentale dans le pays ont contribué à préserver tant bien que mal un patrimoine dont le malheur est, lui aussi, d’être en grande partie préislamique. Aujourd’hui, on peut craindre pour tant d’œuvres devenues butin de talibans qui entendent vivre sans passé partagé.

Michel Guerrin, Le Monde.fr le 17 septembre 2021