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L'Inde redoute que l'Afghanistan ne devienne un sanctuaire pour des groupes islamistes qui opèrent au Cachemire. Le géant sud-asiatique s'inquiète également de l'influence grandissante de la Chine et du Pakistan dans une région de plus en plus hostile.

 Le parlement afghan à Kaboul.

Le parlement afghan à Kaboul.

 

C'était l'un des symboles de la démocratie, le parlement de la République islamique d'Afghanistan. L'édifice estimé à 90 millions de dollars avait été offert en 2015 par l'Inde au « peuple afghan », au nom de « l'amitié et de la coopération » entre les deux pays. Au cours des vingt dernières années, New Delhi a investi environ 3 milliards de dollars dans des projets d'infrastructures ou encore dans des écoles et des hôpitaux. Le Pakistan, frère ennemi de l'Inde, se trouvait alors géographiquement pris en étau entre les deux pays amis.

Aujourd'hui, la victoire des talibans change la donne. « Cette prise de pouvoir par les insurgés est sans aucun doute une victoire stratégique pour le Pakistan », juge Kabir Taneja, chercheur associé à l'Observer research foundation de New Delhi. Dans les années 1990, les talibans sont montés en puissance grâce à l'aide de l'armée et des services secrets pakistanais. Lors de la chute de leur régime en 2001, ils ont pu y trouver refuge.

 

Influence pakistanaise

« Le Pakistan possède désormais une influence certaine sur la politique et le futur de l'Afghanistan », souligne Kabir Taneja, spécialiste des questions de sécurité. Quelques jours avant la formation du gouvernement taliban début septembre, les observateurs n'auront pas manqué de noter la présence à Kaboul du chef de l'Inter-Services Intelligence (ISI), les services secrets pakistanais, le général Faiz Hameed. Beaucoup jugent que l'ombre d'Islamabad plane sur la composition du gouvernement taliban.

New Delhi redoute que l'Afghanistan devienne désormais un sanctuaire pour les groupes islamistes, comme Jaish-e-Mohammed et Lashkar-e-Taiba, qui opèrent au Cachemire. La partie indienne de cette région disputée par l'Inde et le Pakistan est meurtrie depuis des décennies par une insurrection séparatiste. New Delhi accuse Islamabad, qui s'en défend, de la soutenir en sous-main. L'Inde a fait part de ses craintes fin août, lors de la première rencontre officielle entre son ambassadeur au Qatar et Sher Mohammad Abbas Stanekzai, le chef du bureau politique des talibans. Ces derniers auraient assuré que ces questions seraient résolues de « manière positive », selon le ministère des Affaires étrangères indien.

 

L'attrait des routes de la soie

L'Inde risque également de perdre de l'influence face à son grand rival chinois. La Chine, alliée du Pakistan, a notamment annoncé qu'elle expédierait pour plus de 30 millions de dollars d'aide humanitaire en Afghanistan. A plus long terme, l'Afghanistan pourrait rejoindre la Belt and Road Initiative (BRI), ces nouvelles routes de la soie voulues par la Chine et dont le Pakistan fait déjà partie. Cela permettrait d'assurer au pays une viabilité économique. « La Chine semble prête à s'engager avec les talibans, à condition que ces derniers contrôlent les forces séparatistes du Xinjiang », avertit Chilamkuri Raja Mohan, le directeur de l'institut des études sur l'Asie du Sud à l'université nationale de Singapour. L'extension des infrastructures chinoises jusqu'en Afghanistan aurait pour conséquence d' « encercler » l'Inde dans la région.

 Mais le géant sud-asiatique peut aussi représenter un contrepoids à l'influence du Pakistan pour les talibans. « Comme tout le monde, les talibans ne veulent pas laisser leur souveraineté à leur voisin », indique Chilamkuri Raja Mohan. « Pour le moment, ils restent très dépendants du Pakistan mais dans le futur, ils aspirent à devenir un acteur indépendant sur la scène mondiale », clarifie le chercheur.

Carole Dieterich, Les Echos.fr le 16 septembre 2021