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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

Afghanistan : les "fuites" qui jettent le doute sur le rôle du Pakistan 

 

 

Un soldat américain lors d'une patrouille dans la province de Kandahar en Afghanistan, le 26 juillet 2010.


Un soldat américain lors d'une patrouille dans la province de Kandahar en Afghanistan, le 26 juillet 2010. 
AFP/MANPREET ROMANA

 

 

La réaction pakistanaise était convenue. "Informations biaisées, tirées par les cheveux (...), rien à voir avec la réalité", a commenté, lundi 26 juillet, à Islamabad, Abdul Basit, le porte-parole du ministère pakistanais des affaires étrangères. Le rituel est désormais bien établi. A chaque fois que le rôle trouble joué en Afghanistan ou en Inde par l'Inter-Services Intelligence (ISI) - les services secrets de l'armée pakistanaise - est pointé du doigt, les responsables d'Islamabad se cabrent dans un ombrageux déni.

 

Les commentaires officiels suscités au Pakistan par la mise en ligne, lundi, sur le site WikiLeaks de documents confidentiels de l'armée américaine décrivant le quotidien de la guerre en Afghanistan, n'ont pas échappé à la règle. Mais le "scoop" journalistique de WikiLeaks, dont il a réservé l'exclusivité au New York Times, au Guardian et au Spiegel, ne va-t-il rien changer ? La mise en évidence du soutien prêté à l'ISI à l'insurrection des talibans afghans, en contradiction avec la politique officielle d'Islamabad en matière de "coopération antiterroriste" avec Washington, va-t-elle une nouvelle fois être passée par pertes et profits d'une relation stratégique d'une infinie complexité ?

 

Les informations sur le jeu de l'ISI en Afghanistan ne sont pas le seul intérêt de la masse des 91 000 documents mis en ligne par WikiLeaks. Chronique exceptionnelle de la guerre afghane s'étalant de 2004 à fin 2009 - soit avant l'annonce par Barack Obama d'une nouvelle stratégie en Afghanistan (renforts militaires mis au service de la doctrine de la "contre-insurrection") -, ces comptes rendus envoyés à leur hiérarchie par des officiers ou sous-officiers américains plongent au coeur d'un conflit dont le caractère inextricable est exposé sans fard.

 

Qu'il s'agisse de la violence des combats, le sous-équipement des unités, les victimes civiles, la corruption des institutions afghanes, le recours par les talibans à des armes nouvelles - tels les missiles sol-air à guidage infrarouge - ou l'aide à l'insurrection émanant du Pakistan et de l'Iran, ces archives jusque-là secrètes jettent une lumière crue sur une guerre qui va entrer dans sa dixième année.

 

Quel type d'impact ces révélations peuvent-elles avoir ? Vont-elles altérer la donne politique intérieure aux Etats-Unis ou chez leurs alliés de l'OTAN - où le soutien initial des opinions publiques à la guerre faiblit de jour en jour ? Et au plan diplomatique, la résurgence du débat sur la duplicité de l'ISI en Afghanistan va-t-elle mettre sous tension la relation entre Washington et Islamabad ?

 

A Washington, le souci de ménager - en tout cas publiquement - Islamabad est manifeste. L'argument invoqué est que les informations de WikiLeaks sont "périmées", selon le mot d'Ike Skelton, le président de la Commission de la défense de la Chambre des représentants. Philip Crowley, porte-parole du département d'Etat, estime même que l'approche du Pakistan "a fondamentalement changé depuis un ou deux ans".

 

Au Pakistan même, certains commentateurs n'en sont toutefois pas si sûrs. "Compte tenu de la nature des relations entre l'Etat pakistanais et les talibans afghans, qui touchent au coeur génétique des talibans, il est difficile d'imaginer que tous ces liens pourront jamais être rompus", écrit mardi le chroniqueur Mosharraf Zaidi dans le quotidien pakistanais The News.

 

Les documents confidentiels révélés par WikiLeaks ne sont pas toujours convaincants sur les ingérences imputées à l'ISI. Ils sont souvent frappés au coin de la théorie du complot. Mais au-delà de certaines erreurs, approximations ou constructions fantaisistes, le tableau général du jeu pakistanais en Afghanistan dépeint par ces documents est crédible. Il correspond à ce que l'on sait déjà de l'attitude du Pakistan sur le théâtre afghan où l'ISI continue - comme par le passé - d'entretenir des liens avec certaines factions de l'insurrection.

 

Sur le terrain, les Américains n'en finissent pas d'être exaspérés par l'impunité dont bénéficient des groupes rebelles opérant à partir de leurs sanctuaires au Pakistan. Les liens entre l'ISI et le réseau dit Haqqani - du nom du vétéran du djihad antisoviétique Jalaluddin Haqqani - basé au Nord-Waziristan pakistanais ont été clairement identifiés par la CIA.

 

Si l'armée d'Islamabad combat les talibans pakistanais ayant pris les armes contre elle (les "mauvais talibans"), elle ménage toutefois les talibans afghans se contentant de se battre en Afghanistan même (les "bons talibans"). Car ils sont, aux yeux de l'ISI, d'utiles supplétifs permettant d'éliminer les réseaux indiens en Afghanistan. Ou comment la rivalité indo-pakistanaise se déporte sur le théâtre afghan au point de contrarier les plans de l'OTAN.

 
Frédéric Bobin, Le Monde du 28 juillet 2010.