Blue Flower

 

Amitav GOSH, La déesse et le marchand, Actes Sud, 306 p.

Roman traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

 

Un marchand de livres rares, bengali d’origine, vit à New York et réside à Calcutta pendant les périodes hivernales. Son nom : Dinanath Datta, mais il se fait appeler Deen, bien que d’aucuns lui donneront du Dinu. Une vie bien réglée, manquant peut-être de relief à son goût à l’approche de ses soixante ans, en tout cas une vie qui ne semble receler aucun canevas remarquable pour constituer une histoire susceptible d’intéresser qui que ce soit.

Et pourtant, à la suite de la remarque d’un importun au sujet d’un vieux conte concernant la colère de la déesse aux serpents, Manasa Devi, contre un marchand d’armes, Dinanath Datta entreprend une véritable enquête étymologique et spatiale dans le monde fantastique de la fable qui, peu à peu, fait place à des faits historiques avérés ou plus que plausibles. Et tout d’abord, il se rend dans une contrée bien réelle qui se rapproche des lieux imaginaires des récits d’autrefois : les Sundarbans, lieux « incertains », à la cartographie évolutive, mais où se trouve le temple de cette Manasa Devi. A partir de cet instant, la vie du narrateur va être transformée : les faits historiques prennent-ils consistance ou revivent-ils ? À moins que ce ne soit l’esprit du conte qui s’incarne ? En tout cas le lecteur est entraîné dans un tourbillon d’aventures captivantes à la fois improbables et bien réelles car elles se passent maintenant, dans notre monde et dans notre calendrier. Le roman se termine pratiquement au moment où la pandémie du Covid allait commencer.

Les péripéties de l’intrigue nous entraînent dans nombre de pays que le marchand du conte a dû traverser, jusqu’à ce quartier du Cannaregio à Venise qui résonne, semble-t-il,  actuellement d’une langue bien lointaine. Tous les événements décrits s’accompagnent de coïncidences ou de hasards dans lesquels le rationalisme de l’auteur se refuse à voir des relations de causalité et même si, parfois, il est sur le point de franchir le pas, il laisse au lecteur le soin de déterminer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. N’y a-t-il pas d’ailleurs un travers humain de ne pas vouloir voir ce qui est ?

Humour, gravité, légèreté, érudition, aventures et  événements extraordinaires, tous les ingrédients sont agencés avec une redoutable efficacité et nous ne doutons pas que ce livre aura une place de choix dans cette rentrée littéraire.

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF,  le 20 août 2021