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Alors que le gouvernement Modi refuse de répondre aux questions de l’opposition, la Cour suprême a été saisie d’une demande d’enquête.

 Manifestation de militants du parti du Congrès indien accusant le parti au pouvoir d’avoir utilisé des moyens de surveillance électronique fournis par la société israélienne NSO Group, à New Delhi, le 20 juillet 2021.

Manifestation de militants du parti du Congrès indien accusant le parti au pouvoir d’avoir utilisé des moyens de surveillance électronique fournis par la société israélienne NSO Group, à New Delhi,
le 20 juillet 2021. PRAKASH SINGH / AFP

 

Il y aura peut-être des suites judiciaires dans l’affaire Pegasus en Inde. La Cour suprême, qui examinait, jeudi 5 août, neuf requêtes émanant de journalistes, d’avocats et de députés dont les téléphones ont été espionnés par les agences de sécurité gouvernementales grâce à l’utilisation du logiciel israélien Pegasus, a estimé leurs allégations « graves et sérieuses » et affirmé que « la vérité doit éclater ».

Les requérants demandent l’ouverture d’une enquête indépendante supervisée par un juge en exercice ou à la retraite. Les magistrats ont convoqué une nouvelle audience mardi 10 août en présence, cette fois, d’un représentant du gouvernement.

La mise en place d’une commission d’enquête serait une marque d’indépendance assumée par le nouveau chef de la plus haute juridiction indienne, N. V. Ramana, qui a pris ses fonctions en avril. Il y a quelques semaines, le magistrat avait déjà surpris en demandant au gouvernement de réexaminer la loi sur la sédition, héritage de l’ère coloniale britannique, largement utilisée par les autorités pour emprisonner des citoyens et des opposants sans procès.

Son prédécesseur, Sharad Arvind Bobde, avait, au contraire, suivi pas à pas le gouvernement de Modi sur des décisions-clés, comme la fin de l’autonomie du Cachemire, la construction très controversée d’un temple hindou en lieu et place d’une mosquée à Ayodhya, dans l’Etat d’Uttar Pradesh, ou la réforme de la citoyenneté, stigmatisante pour les musulmans. Le chef de la Cour suprême avait également enterré « l’affaire Rafale » en blanchissant le gouvernement de toute malversation dans l’achat par l’armée indienne, en septembre 2016, de 36 Rafale au groupe français Dassault Aviation, pour un montant de 7,8 milliards d’euros.

 

L’image de Modi écornée

Sur le plan politique, l’affaire Pegasus a déjà produit un effet inattendu : unir l’opposition jusque-là fort éparpillée. Jamais, depuis la réélection de Narendra Modi, en 2019, elle n’avait parlé d’une seule voix, malgré les coups de boutoir assénés à la démocratie et à la laïcité. Mercredi, 18 dirigeants de parti ont adopté une déclaration commune exigeant un débat au Parlement, en présence du ministre de l’intérieur, Amit Shah, sur cet espionnage massif de la société civile et des opposants politiques. « Nous voulons savoir si le gouvernement a acheté Pegasus et espionné les Indiens », a déclaré Rahul Gandhi. Le leader du Congrès, qui fait partie de la liste des personnalités espionnées, avait réuni quelques jours plus tôt 15 chefs de parti lors d’un petit déjeuner pour discuter d’une stratégie commune.

Depuis l’ouverture de la session parlementaire, le 19 juillet, qui est intervenue au même moment que la publication de l’enquête Pegasus par un consortium international de journaux, dont Le Monde fait partie, l’opposition réclame ces éclaircissements au gouvernement. Ce dernier a refusé en bloc, niant toute implication. Pour seule défense, il invoque un complot international et accuse l’opposition de perturber délibérément le Parlement et de gâcher l’argent public par son obstruction.

Les travaux du Parlement ont été ajournés à maintes reprises. Des députés ont été exclus pour avoir brandi des pancartes dans l’enceinte des deux Chambres. Malgré le vacarme qui règne dans l’immense rotonde construite par les Britanniques, le gouvernement est parvenu à faire adopter quelques lois, sans débat. Un seul membre du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti au pouvoir, s’est désolidarisé. Nitish Kumar, le chef du gouvernement du Bihar, estime en effet qu’une enquête doit être menée « afin de savoir qui espionne qui dans le pays ».

Dopée par l’affaire Pegasus, l’opposition commence à se convaincre qu’elle pourra défaire Narendra Modi aux prochaines élections générales en 2024, si elle se présente unie. L’image du premier ministre est écornée par sa gestion calamiteuse de la pandémie de Covid-19, ses conséquences économiques et désormais les soupçons d’espionnage à grande échelle.

 

Trois ans pour s’accorder

Mais la voie de l’unité est encore incertaine, car il y aura de la concurrence pour conduire un front commun. Rahul Gandhi, bien que toujours en retrait de la présidence du Congrès depuis son échec en 2019 face à Modi, est omniprésent et offensif sur l’affaire Pegasus, mais également sur la question des paysans qui protestent depuis un an contre la réforme agraire du gouvernement et sur le prix de l’essence, qui a flambé en Inde. Il est arrivé aux commandes d’un tracteur devant le Parlement pour porter le message des agriculteurs, le lendemain au guidon d’un vélo pour dénoncer la hausse des prix du carburant et du gaz.

« Nous allons avancer unis, sans peur et sans dissuasion. Qu’il s’agisse de Pegasus, de la terrible hausse des prix, de la question des agriculteurs ou de toute autre question de gouvernance », assure-t-il.

Le Congrès reste la formation la plus importante de l’opposition, avec 57 députés à la Lok Sabha, la Chambre basse, mais Rahul Gandhi souffre de ses deux défaites face à Narendra Modi, sévèrement battu en 2014 et en 2019. L’affaire Pegasus, lui offre, espère-t-il, le moyen de se relégitimer comme un opposant de premier plan, malgré le travail de dénigrement constant mené par les militants et les dirigeants du BJP.

Il aura sans doute sur sa route une rivale pressée de jouer un rôle national, Mamata Banerjee, la chef de gouvernement du Bengale-Occidental et du parti local Trinamool Congress, qui a réussi, en mai, à résister aux assauts de Narendra Modi et de son ministre de l’intérieur et à conserver son fief. Elle vient d’effectuer une visite très médiatique de deux jours dans la capitale, rencontrant le premier ministre et les responsables de l’opposition, dont le chef du gouvernement de Delhi, le centriste Arvind Kejriwal.

Elle s’est également entretenue avec son amie de longue date Sonia Gandhi, présidente par intérim du Parti du Congrès, et son fils Rahul. Devant la presse, sans tout à fait convaincre, Mamata Banerjee a affirmé qu’elle n’avait pas l’intention de diriger l’alliance de l’opposition, mais qu’elle travaillerait comme un « soldat » dans la lutte contre le BJP. Il reste à peine trois ans à l’opposition indienne pour s’accorder.

Sophie Landrin, Le Monde.fr  le 6 août 2021