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New Delhi a évacué son personnel de trois consulats afghans, mais le gouvernement Modi défend toujours la voie diplomatique pour contrer le Pakistan à Kaboul.

Le cercueil du photographe de Reuters, Danish Siddiqui, lors de ses funérailles à New Delhi, le 18 juillet 2021.

Le cercueil du photographe de Reuters, Danish Siddiqui, lors de ses funérailles à New Delhi,
le 18 juillet 2021. ALTAF QADRI / AP

 

La mort du photographe Danish Siddiqui en Afghanistan continue de soulever beaucoup d’émotion en Inde. Originaire de New Delhi, le journaliste, âgé de 38 ans et lauréat, en 2018, du prix Pulitzer, est tombé, le 16 juillet, sous les balles des talibans, alors qu’il couvrait les combats entre les insurgés et les forces de sécurité afghanes près du poste-frontière de Spin Boldak, sur la route reliant Kandahar à la ville pakistanaise de Quetta.

Lundi 2 août, le Kabul Times a corroboré les affirmations du New York Times publiées deux jours plus tôt, selon lesquelles le corps de Danish Siddiqui aurait été remis « gravement mutilé » à la Croix-Rouge, près de douze heures après son décès. D’après le quotidien afghan, qui s’appuie sur des sources officielles indiennes et afghanes, la dépouille de M. Siddiqui présentait « une douzaine de blessures par balle », ainsi que « des traces de pneu sur le visage et le torse ». Des sévices post-mortem possiblement liés à sa nationalité. L’Inde ayant toujours soutenu le régime de Kaboul, les talibans auraient ainsi adressé un message de claire hostilité à New Delhi.

Si les présidents afghan et américain, Ashraf Ghani et Joe Biden, de même que le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, ont exprimé publiquement leur profonde tristesse, le premier ministre indien, Narendra Modi, garde pour sa part un silence jugé dans son pays « assourdissant » et « affligeant ». Au point que des voix s’interrogent. Est-ce parce que Danish Siddiqui était musulman ? Ou parce qu’il avait montré au printemps, par ses clichés, le désastre sanitaire du Covid-19 qui frappait le sous-continent et dont le gouvernement Modi est tenu pour responsable ?

 

« Influence malveillante »

L’Afghanistan est pourtant au cœur des préoccupations actuelles de la diplomatie indienne, à l’heure où les talibans étendent leur contrôle sur le terrain. Mardi 3 juillet, une attaque à la voiture piégée visant la résidence du ministre de la défense, au cœur de Kaboul, a fait quatre morts et vingt blessés. Le départ des troupes américaines réveille la vieille compétition qui oppose l’Inde au Pakistan, dans un pays où le terreau islamiste le dispute aux intérêts géostratégiques liés à l’accès aux hydrocarbures des pays d’Asie centrale. Après la chute du régime taliban en 2001, New Delhi avait ouvert quatre représentations consulaires, à Jalalabad, Herat, Kandahar et Mazar-e-Sharif. Au printemps 2020, le personnel diplomatique a été évacué des deux premières et, début juillet, il l’a été de la troisième, pour des questions de sécurité.

A l’occasion de la visite à New Delhi du secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, le 28 juillet, le ministre des affaires étrangères du gouvernement Modi, Subrahmanyam Jaishankar, a fustigé « l’influence malveillante » que jouent certains contre « l’indépendance et la souveraineté » de l’Afghanistan. Il parlait du Pakistan, dont il est persuadé que les milices des mouvements islamistes Lashkar-e-Toiba (« l’armée des pieux ») et Jaish-e-Mohammed (« l’armée de Mahomet ») combattent aux côtés des talibans.

Côté pakistanais, le général Bajwa, chef d’état-major des armées, penche pourtant ouvertement pour une solution politique en Afghanistan, de peur que le retour au pouvoir des insurgés afghans à Kaboul ne redonne de l’énergie aux talibans pakistanais du Tehrik-e-Taliban, une organisation réclamant toujours l’indépendance des zones tribales du Khyber Pakhtunkhwa frontalières de l’Afghanistan, dans le nord-ouest du Pakistan.

 

Un cruel retour en arrière

L’Inde croit encore, comme Washington et d’autres chancelleries occidentales, au processus de paix de Doha instauré en septembre 2020 entre le gouvernement afghan et les talibans. « Le gouvernement Modi pense qu’il existe encore une marge considérable pour une action diplomatique et politique concertée, qui permettrait de contraindre les talibans à tempérer leur unilatéralisme et à trouver un compromis raisonnable avec Kaboul », explique Raja Mohan, directeur de l’Institut des études sur l’Asie du Sud, à l’université de Singapour.

Ce dernier note que New Delhi, « traditionnellement réticente » à parler aux islamistes, a récemment pris ses « précautions » en établissant un contact avec eux, avec le soutien du Qatar. « L’Inde est confiante sur le fait que Kaboul ne tombera pas aux mains des talibans », confirme Nayanima Basu, spécialiste de la diplomatie indienne au site d’information The Print. Cependant, ajoute-t-elle, le gouvernement Modi estime « que la situation sécuritaire va se détériorer davantage sur le terrain au cours des deux ou trois prochains mois, lorsque les insurgés commenceront à attaquer les centres urbains ». Ambassadeur de l’Inde à Kaboul de 2002 à 2005, Vivek Katju estime, lui, que « l’Inde peut difficilement influencer l’évolution de la situation en Afghanistan de manière significative, en raison de l’appui trop soutenu qu’elle a apporté depuis vingt ans aux présidents afghans Hamid Karzaï et Ashraf Ghani ».

En réalité, analyse la grande majorité des médias indiens, le retour des talibans aux commandes de l’Afghanistan constituerait un cruel retour en arrière pour le géant d’Asie du Sud. Depuis 2001, celui-ci s’efforçait de « reconstruire une relation vieille de plusieurs siècles » avec ce pays, « le seul peut-être » de l’Association sud-asiatique pour la coopération régionale, une alliance regroupant les huit pays de la région « dont la population a beaucoup d’affection pour l’Inde », avance Nirupama Subramanian, rédactrice en chef au bureau du quotidien The Indian Express, à Bombay.

L’Inde dit avoir investi en Afghanistan 3 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros) en infrastructures, notamment depuis la signature d’un accord de partenariat stratégique en 2011. Le commerce bilatéral entre les deux pays, pourtant séparés physiquement par le Pakistan, représenterait aujourd’hui 1,5 milliard de dollars par an.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 4 août 2021