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CHRONIQUE - Les Chinois n’ont pas envie d’y tirer une seule cartouche ; ils veulent convertir les talibans aux vertus du commerce et ils sont prêts à parrainer un voisin islamiste, du moment qu’il renonce à toute exportation idéologique.

Il y a des rencontres qui surprennent. Le 28 juillet 2021, à Tianjin (ville située à 50 kilomètres au sud-est de Pékin, en direction de la mer Jaune), Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères, a reçu solennellement, avec prise de photo officielle, le mollah Abdul Ghani Baradar, numéro deux des talibans afghans.

Dans la conduite générale de sa diplomatie, la Chine combat l’ingérence dans les affaires intérieures des autres pays et n’aime guère recevoir officiellement des rebelles. Mais il peut y avoir des exceptions. Ici, que la Chine et l’Afghanistan partagent une frontière de 76 kilomètres, et que les talibans progressent spectaculairement dans la reconquête territoriale de leur pays justifie une petite entorse à la règle.

Wang et Baradar ont beau être voisins, entre eux c’est le yin et le yang. On ne peut imaginer figures plus antinomiques: d’un côté, le ministre communiste en complet veston d’un gouvernement qui pourchasse au Xinjiang les barbus ouïgours trop islamiques à ses yeux ; de l’autre, un mollah enturbanné qui ne cache pas son intention de rétablir au plus vite le règne de la charia en Afghanistan.

Mais comme ils ont davantage intérêt à coopérer qu’à se faire la guerre, qu’ils ont besoin l’un de l’autre, et que les deux en sont conscients, le communiste chinois et le mollah afghan ont décidé de s’arranger.

Pour convaincre les talibans, la Chine sait qu’elle peut compter sur la bonne volonté de leurs parrains pakistanais

La Chine redoute que le Pamir afghan, région en forme de doigt tendu vers l’est, qui vient toucher sa province du Xinjiang, puisse servir de sanctuaire aux Ouïgours islamistes, d’où ils lanceraient une guérilla contre elle. Cette grande province des plateaux de l’Ouest chinois est aujourd’hui peuplée à moitié d’Ouïgours (musulmans turcophones), contre une autre moitié de Hans (l’ethnie majoritaire en Chine). Mais dans les districts montagneux proches de l’Afghanistan, cette proportion est de 90 % en faveur des Ouïgours. Personne ne peut sérieusement prétendre détacher le Xinjiang de la Chine, mais les indépendantistes ouïgours du Parti islamique du Turkestan sont capables de créer une guérilla, ennuyeuse pour Pékin. Ils sont plusieurs milliers de combattants, aguerris par leurs séjours en Syrie, aux côtés des rebelles anti-Assad.

Avant de quitter militairement l’Afghanistan, l’Amérique a fait promettre aux talibans de ne plus jamais donner refuge à des groupes islamistes internationalistes qui pourraient s’en prendre aux intérêts américains. La Chine aimerait bien obtenir le même engagement en ce qui concerne les Ouïgours indépendantistes.

Pour convaincre les talibans, la Chine sait qu’elle peut compter sur la bonne volonté de leurs parrains pakistanais. C’est au Pakistan que se réunit encore la Choura de Quetta, qui demeure l’organe suprême de la décision talibane. Les Chinois et les Pakistanais sont des alliés stratégiques (contre l’Inde) depuis près de soixante ans. Sans aide chinoise, le Pakistan n’aurait jamais réussi à construire sa bombe atomique dans les années 1980-1990.

À long terme, la Chine aimerait faire de l’Afghanistan un partenaire de ses routes de la soie

En échange de leur comportement «responsable», les talibans peuvent obtenir de la Chine la poursuite de ses investissements miniers en Afghanistan. Les talibans savent que, le jour où ils prendront Kaboul, ils auront besoin d’argent frais, ne serait-ce que pour importer des médicaments et des denrées agricoles.

Ces dernières années, l’Union européenne était systématiquement la première pourvoyeuse d’aide humanitaire en Afghanistan. Mais son allié américain n’a pas jugé utile de l’impliquer un tant soit peu dans les négociations diplomatiques qu’il a tenues avec les talibans, ni dans ses discussions avec les grandes puissances régionales concernées que sont l’Inde, la Chine, le Pakistan. Par le biais de sa Commission comme de son Conseil, l’Union européenne multiplie les déclarations appelant à la paix, à la concorde, aux droits de l’homme. Il n’est pas sûr que la Choura de Quetta partage ces priorités…

À long terme, la Chine aimerait faire de l’Afghanistan un partenaire de ses routes de la soie. Il ne lui reste plus qu’à parfaire le très beau réseau routier laissé derrière elle par l’armée américaine. Les dirigeants chinois ont parfaitement saisi le côté «cimetière des empires» (britannique, russe, américain, etc.) de l’Afghanistan. Ils n’ont pas envie d’y tirer une seule cartouche ; ils veulent convertir les talibans aux vertus du commerce ; ils sont prêts à parrainer un voisin islamiste, du moment qu’il renonce à toute exportation idéologique. Devenir la principale puissance d’influence en Afghanistan, sans s’y battre et sans se mêler de son administration, telle est l’ambition cachée de la Chine.

Entre la versatilité militaire américaine, les bons sentiments de l’Union européenne et le réalisme froid des Chinois, on sait à l’avance qui va gagner le nouveau Grand Jeu en Afghanistan.

Renaud Girard, Le Figaro.fr le 3 août 2021.