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Le Premier ministre pakistanais Imran Khan. (Source : SCMP)Le Premier ministre pakistanais Imran Khan. (Source : SCMP)

 

Ce mercredi 28 juillet à Karachi, des hommes armés à moto ont attaqué deux Chinois qui travaillaient dans une usine. Ce n’est pas une première dans un pays-clé pour les « Nouvelles routes de la soie ». Agitant le sentiment antichinois montant face à des projets pharaoniques qui profitent souvent peu à la main-d’œuvre locale, les groupes terroristes, dont les Talibans pakistanais, multiplient les attentats. Le gouvernement d’Islamabad préfère parler si possible « d’accidents ». Les sorties du Premier ministre Imran Khan n’aident pas, de manière générale.

C’est une sorte d’éternel recommencement, de suite sans fin confinant à la fuite en avant. En cet été 2021 marqué en Asie du Sud comme ailleurs du sceau douloureux de la pandémie de Covid-19[1], la République islamique du Pakistan ne cesse d’être dans la lumière médiatique. Et pour des raisons hélas essentiellement préoccupantes, quand elles ne sont pas consternantes. La faute à des tragédies humaines, comme ce terrible accident ferroviaire meurtrier dans le Sindh[2], au sujet desquelles bien sûr il s’agira moins de blâmer une quelconque responsabilité que de faire montre de compassion avec les parents des défunts.

La faute surtout à la récurrence des incidents sécuritaires et autres attentats meurtrissant la population, les forces de sécurité mais également les ressortissants étrangers travaillant sur divers projets industriels. Dernier exemple en date, l’attentat mi-juillet dans le Nord-Ouest contre des véhicules transportant des travailleurs chinois. Des attaques qui suscitent l’ire légitime des autorités du pays d’origine des disparus, à l’image de la déclaration courroucée du Premier ministre chinois.

La faute enfin aux déclarations et postures diverses et variées des autorités pakistanaises, entre déni, mépris et démagogie se succédant dernièrement au plus haut sommet de l’État, qui plus est sur des thématiques aussi graves que le sort des victimes d’agressions sexuelles, le respect des droits de l’homme et des minorités, la signature des attaques terroristes et autres kidnappings de ressortissants étrangers – ainsi de la fille de l’ambassadeur d’Afghanistan au Pakistan.

 

ATTENTATS, ATTAQUES ET KIDNAPPING EN SÉRIE

Le 14 juillet, dans la province de Khyber-Pakhtunkhwa au nord-ouest du pays, un attentat suicide à la voiture piégée frappe deux bus transportant plusieurs dizaines de travailleurs se dirigeant vers leur chantier, le barrage hydroélectrique de Dasu. L’attaque meurtrière fait une douzaine de victimes, dont neuf ressortissants chinois, et une quarantaine de blessés. Dans un premier temps, les autorités pakistanaises privilégient la piste de l’accident – une explosion consécutive à une fuite de gaz. Mais Pékin se met en colère et presse immédiatement Islamabad de « punir sévèrement les responsables » de l’attentat et de garantir la sécurité des Chinois œuvrant dans le pays sur une noria de chantiers engagés dans le cadre du China-Pakistan Economic Corridor (CPEC) et des « Nouvelles routes de la soie » chères à Xi Jinping. Le gouvernement pakistanais finit donc pas valider la signature terroriste de l’événement.

L’ambassadeur de Chine dans le pays s’en mêle. Trois mois plus tôt, il a été la cible d’un attentat perpétré à Quetta, la capitale du Baloutchistan pakistanais, contre un hôtel de luxe accueillant une importante délégation chinoise. Les talibans pakistanais (TTP) avaient revendiqué l’attaque. Cette fois, l’ambassadeur chinois se rend en personne sur le lieu du drame près du barrage de Dasu le lendemain des faits : il va matérialiser l’exaspération de son gouvernement face à la récurrence du péril terroriste dans ce pays. « Aucune force hostile ne sera autorisée à ébranler les relations fraternelles entre le Pakistan et la Chine », clamera en réponse, sans nécessairement convaincre, le Premier ministre pakistanais Imran Khan.

Les Chinois ne sont pas les seuls victimes de cette insécurité endémique. Le 17 juillet, à Islamabad, alors qu’elle revenait vers son domicile, la fille de l’ambassadeur d’Afghanistan en poste au Pakistan est brièvement kidnappée, violentée et torturée par plusieurs individus non identifiés, avant d’être relâchée. L’incident soulève l’ire du père de la victime, des autorités afghanes qui demandent des comptes à leurs homologues pakistanaises, avec qui les relations demeurent historiquement compliquées, volatiles, ténues. Trois jours plus tard, le ministre pakistanais de l’Intérieur déclare tout de go ne pas être en possession de preuves tangibles attestant de la véracité de l’événement, remettant ni plus ni moins en question la thèse du kidnapping ! Avec la colère – légitime – que l’on devine du côté de la victime et de Kaboul.

Mi-juillet, dans cette veine criminelle décidément très estivale, l’armée pakistanaise annonçait avoir libéré cinq employés des télécommunications kidnappés le mois précédent par des militants islamistes[3], près de la frontière pakistano-afghane, dans le district de Kurram (province de Khyber-Pakhtunkhwa).

 

IMRAN KHAN ET LES MOTS DE LA DISCORDE

À ces maux rédhibitoires et récurrents se sont ajoutés ces dernières semaines des mots, des tirades et autres saillies douteuses, bien difficiles à défendre, au plus haut niveau de l’exécutif pakistanais. En poste depuis bientôt trois ans[4], fortement contesté depuis déjà quelque temps par une opinion publique intérieure lui reprochant notamment d’être plus disert en tant que leader de l’opposition qu’efficace et inspiré en qualité de Premier ministre, Imran Khan s’est une fois encore illustré dernièrement de manière maladroite, sinon condamnable sur un spectre panoramique de questions. Le 20 juin, il émet de sérieux doutes sur la manière dont Pékin agit vis-à-vis de la minorité ouïgoure : « Je ne suis pas sûr que les Ouïgours soient victimes de répression. (…) Selon les Chinois, ce n’est pas le cas. » Le 24 juin, sur un autre sujet particulièrement sensible, les violences sexuelles au Pakistan, il déclare droit dans ses bottes à la télévision : « Si une femme porte très peu de vêtements, cela aura des incidences sur l’homme, à moins qu’il ne soit un robot. C’est une question de bon sens. »[5] Des propos d’une désinvolture coupable aussitôt légitimement condamnés par une foule de Pakistanaises et de Pakistanais révoltés de la légèreté de leur chef de l’exécutif, exigeant a minima des excuses pour cette nouvelle intervention déplacée[6].

En cet été 2021 compliqué et incertain à maints égards, à l’évidence, huit mois après avoir employé des mots très rudes sinon inacceptables à l’adresse du président français[7], l’actuel Premier ministre pakistanais demeure enclin aux déclarations maladroites, aux provocations gratuites, aux allusions méprisantes autant que malvenues. Rien qui ne serve à la fois son aura d’hier aujourd’hui ternie, au plan intérieur comme extérieur. Ce qui n’aide pas non plus la réputation elle aussi sinistrée de la République islamique du Pakistan, laquelle devra visiblement s’en remettre à d’autres ambassadeurs pour redresser dans la mesure du possible son image.

Olivier Guillard, Asialyst.com  le 30 juillet 2021

 



[1] Selon les chiffres des autorités de santé, au 22 juillet, le Pakistan recense 998 609 cas depuis le début de l’épidémie (+ 48 771 sur un mois), 22 928 décès (+ 894 victimes sur un mois). Seuls 2,1 % de la population sont vaccinés.

[2] Début juin, deux trains (les Millat Express et Sir Syed Express) se percutent après un déraillement impromptu dans le sud du pays (province du Sindh), faisant au moins une cinquantaine de victimes et une centaine de blessés parmi les passagers.

[3] Le 5 juillet, les talibans pakistanais (TTP) revendiquaient dans un périmètre voisin l’attaque contre un poste de l’armée, qui avait causé 3 morts.

[4] Nommé Premier ministre le 18 août 2018, dans la foulée d’un scrutin parlementaire remporté le mois précédent par son parti, le Mouvement du Pakistan pour la justice ou Pakistan Tehreek-e-Insaf – PTI.

[5] AFP, 25 juin 2021.

[6] En avril 2021, sur la chaîne publique Pakistan Television, Imran Khan s’était déjà aventuré avec maladresse sur ce sujet douloureux, affirmant notamment que le port du voile protège les femmes des agressions sexuelles.

[7] *« Il est regrettable qu’il [Emmanuel Macron] ait choisi d’encourager l’islamophobie en s’attaquant à l’islam plutôt qu’aux terroristes commettant des actes de violence, qu’il s’agisse de musulmans, de suprémacistes blancs ou d’idéologues nazis », AFP, 25 octobre 2020.