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New Delhi craint que le pays redevienne une base arrière de djihadistes anti-indiens et manque d’options pour influencer les talibans, alliés du Pakistan.

 

Des soldats pakistanais patrouillent, le 17 juillet, le long de la frontière afghane après sa fermeture à la suite d’accrochage entre talibans et soldats afghans. AKHTER GULFAM/EPA/MAXPPP

 

New Delhi

La décision a été amère pour New Delhi. Le 11 juillet, alors que les talibans s’approchent dangereusement de Kandahar, dans le Sud afghan, le gouvernement indien évacue les diplomates de son consulat. Un avion militaire est envoyé sur place pour les rapatrier, même si des employés afghans gardent le poste ouvert. Après dix-neuf années de présence diplomatique couplée à trois milliards de dollars d’investissement et d’aide humanitaire, l’Inde est tentée de quitter le pays sans avoir accompli ses objectifs.

«Le monde, les pays de la région et le peuple afghan veulent la même chose: (…) s’assurer que les nations voisines ne sont pas menacées par le terrorisme. Il y a des forces en coulisses qui ont des objectifs très différents», a dénoncé le ministre des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, lors d’une réunion avec ses homologues de l’Organisation de coopération de Shanghaï le 14 juillet. Derrière le vernis diplomatique, pointe la hantise de tous les gouvernements indiens depuis la chute des talibans en 2001: que l’Afghanistan redevienne une base arrière pour les groupes islamiques armés actifs au Cachemire indien, dont le Pakistan réclame la souveraineté.

 

Dialogue intensif

Le fiasco du détournement de l’Airbus d’Air India entre Katmandou et Delhi en 1999 est encore dans toutes les mémoires. Cinq pirates de l’air avaient arraché la libération de Masood Azhar, actuel numéro un de l’organisation djihadiste pakistanaise Jaish-e-Mohammed contre la libération des passagers. L’échange s’était déroulé à l’aéroport de Kandahar alors contrôlé par les talibans. Le Jaish-e-Mohammed installait ensuite deux camps d’entraînement en Afghanistan puis tentait de prendre d’assaut le Parlement à New Delhi en décembre 2001.

Après la fin du régime du mollah Omar, l’Inde a misé sur l’aide au développement pour préserver ses intérêts sécuritaires : constructions de routes et de barrages, rénovation de l’hôpital Indira Gandhi de Kaboul, bourses pour les étudiants… Il s’agit alors de renforcer ses liens avec le pouvoir afghan, partenaire potentiel dans la lutte antiterroriste.

Mais, depuis le printemps, les avancées militaires des talibans ont permis à ces derniers d’étoffer leur État parallèle, contrôlant au moins quatre postes-frontières ainsi que 50 à 70 % du territoire, hors agglomérations, selon un rapport des Nations unies du 1er juin. Les autorités indiennes accusent le Pakistan d’envoyer des combattants épauler les insurgés. Le 18 juillet, l’agence de presse ANI, connue pour relayer sans nuance le discours officiel, a affirmé en s’appuyant sur des sources gouvernementales que 10.000 Pakistanais venaient de rejoindre les talibans avec l’ordre d’attaquer les infrastructures construites par l’Inde. Le gouvernement de Narendra Modi n’a pas démenti.

 

Lignes rouges

L’Inde a peu d’options pour sortir de l’impasse. L’une consiste à intensifier le dialogue avec les insurgés. Avides de voir leur «émirat islamique» reconnu par la communauté internationale, les talibans disent chercher une relation apaisée avec New Delhi. En mai 2020, leur porte-parole avait démenti tout lien avec les groupes djihadistes actifs au Cachemire indien et affirmé que son mouvement ne souhaitait pas s’ingérer dans les affaires intérieures d’un autre pays. Si les services de renseignement et les diplomates indiens entretiennent des contacts avec les combattants islamistes depuis la fin des années 2000 au moins, le dialogue semble s’être intensifié. Le représentant spécial du Qatar pour l’antiterrorisme a déclaré le 21 juin qu’une délégation indienne avait rencontré les talibans à Doha où ils ont un bureau de représentation.

«Les talibans affirment vouloir discuter avec New Delhi. Mais à une condition: que l’Inde ne fournisse pas d’équipements militaires au régime d’Ashraf Ghani», indique Avinash Paliwal, professeur à la School of Oriental and African Studies de l’université de Londres et auteur d’un ouvrage sur la politique afghane de l’Inde.

New Delhi aussi a ses lignes rouges. «L’Inde souhaite un partage du pouvoir entre les talibans et les autres factions. L’objectif est de s’assurer que l’Afghanistan ait un système politique viable, autonome vis-à-vis du Pakistan», explique Harsh Pant, chercheur à l’Observer Research Foundation, un think-tank réputé proche du ministère des Affaires étrangères.

Pour y parvenir, l’Inde fait pression sur les talibans avec d’autres puissances régionales comme la Russie et l’Iran. «La réunion de l’Organisation de coopération de Shanghaï du 14 juillet s’est conclue par une déclaration qui a réaffirmé la position de l’Inde : le problème posé par la présence d’organisations terroristes internationales et la nécessité d’un règlement politique. Delhi veut signaler aux talibans que s’ils prennent le pouvoir militairement, leur régime politique ne sera pas reconnu par la plupart des pays voisins, ce que les insurgés veulent éviter», décrypte Harsh Pant.

Les combattants islamistes restent intransigeants. Leur numéro un, Hibatullah Akhundzada, n’a offert qu’une seule option à ses adversaires dans son message pour la fête de l’Aïd le 18 juillet: capituler. «Nous disons aux soldats et autres groupes armés qui s’opposent à nous de cesser de combattre et de nous rejoindre», a-t-il lancé, avant d’appeler les factions progouvernementales à soutenir l’instauration d’un système islamique.

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 30 juillet 2021