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Le secrétaire d’Etat américain rompt avec le mutisme occidental sur la politique de Narendra Modi

Antony Blinken n’a pas pris de court les Indiens. Il avait prévenu avant son départ qu’il souhaitait aborder la question sensible des droits de l’homme. Le chef de la diplomatie américaine, qui a effectué, mercredi 28 juillet, un déplacement de vingt-quatre heures à New Delhi – sa première visite en Inde depuis l’élection de Joe Biden –, a tenu ses promesses, rompant avec le mutisme des Occidentaux observé ces dernières années sur l’affaiblissement des libertés et des droits sous le gouvernement Modi.

Le secrétaire d’Etat américain a commencé sa journée par deux rencontres symboliques, l’une avec un représentant du gouvernement tibétain en exil en Inde, Ngodup Dongchung, l’autre avec la société civile et les représentants des différentes communautés religieuses, pour insister sur la « dignité humaine, l’égalité des chances, l’Etat de droit, les libertés fondamentales, y compris la liberté de religion ».

Toutes ces valeurs ont été ébranlées par les nationalistes hindous. Depuis son accession au pouvoir en 2014, et plus encore depuis sa réélection en 2019, Narendra Modi n’a cessé d’exacerber les antagonismes religieux et de promouvoir l’« hindutva » (« hindouité »), une idéologie visant à assurer la suprématie des hindous. Les musulmans, qui représentent 14 % de la population, sont particulièrement stigmatisés, mais les catholiques et les autres minorités le sont aussi. Plusieurs piliers de la démocratie se sont effondrés, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice, les droits de l’homme, menacés par l’utilisation de la loi sur la sédition, qui permet d’emprisonner, sans procès, tout opposant au régime.

Jusqu’alors, le premier ministre indien avait été globalement épargné par ses hôtes occidentaux, peu regardants sur la question des droits humains mais pressés de conclure des marchés avec le géant asiatique, deuxième pays le plus peuplé de la planète avec son 1,3 milliard d’habitants. Barack Obama, l’ancien président démocrate, avait été l’un des rares à s’inquiéter des violences interreligieuses. « L’Inde sera freinée dans son développement tant qu’elle sera divisée religieusement », avait-il mis en garde le 27 janvier 2015, à l’issue d’une visite officielle de trois jours.

Mercredi, les sept participants à la table ronde ont balayé devant M. Blinken les sujets de tension qui secouent l’Inde depuis des mois : le mouvement de protestation des paysans ; la loi sur la citoyenneté, adoptée en décembre 2019, qui marginalise les musulmans ; la liberté d’expression et de la presse ; les droits des minorités ; les relations interconfessionnelles et l’affaire Pegasus, qui a mis au jour un espionnage à grande échelle des citoyens et des opposants par le gouvernement Modi. La visite du secrétaire d’Etat intervenait dans un climat politique particulièrement agité. Depuis plus d’une semaine, l’opposition bloque en effet la session parlementaire pour exiger une enquête judiciaire sur l’affaire Pegasus et la démission du ministre de l’intérieur, Amit Shah.

A l’issue d’un échange avec son homologue, Subrahmanyam Jaishankar, le chef de la diplomatie américaine – qui s’est également entretenu avec Narendra Modi – a enrobé son message, insistant sur le fait que les démocraties américaine et indienne étaient toutes deux des « chantiers en cours ».

 

Rupture avec l’ère Trump

« Les valeurs partagées, liberté et égalité, sont essentielles et aucun d’entre nous n’en a fait assez. Nous devons renforcer nos institutions démocratiques. C’est au cœur de notre relation, au-delà des liens stratégiques et économiques. (…) L’un des éléments que les Américains admirent le plus est la liberté fondamentale et les droits de l’homme. C’est ainsi que nous définissons l’Inde. La démocratie indienne est alimentée par des citoyens libres de penser », a-t-il déclaré. Le ministre des affaires étrangères indien ne l’a pas vraiment contredit. « Les libertés sont importantes, nous les apprécions tous, mais il ne faut jamais assimiler la liberté à la non-gouvernance, à l’absence de gouvernance ou à la mauvaise gouvernance. Ce sont deux choses complètement différentes », a ainsi affirmé Subrahmanyam Jaishankar.

Pour les Etats-Unis, l’Inde reste un partenaire-clé pour contrer l’influence de la Chine dans la région et construire l’alliance indo-pacifique. « Renforcer le partenariat avec l’Inde est une des principales priorités diplomatiques des Etats-Unis, comme cela a été le cas sous plusieurs gouvernements précédents, démocrates ou républicains », a plaidé Antony Blinken.

Cette première visite express replace cependant la diplomatie américaine en Inde dans une tout autre perspective que celle qu’avait imposée Donald Trump. L’ancien président républicain avait cajolé Narendra Modi, qu’il qualifiait de « dirigeant exceptionnel », et avait organisé à ses côtés deux méga-shows politiques, l’un aux Etats-Unis, à Houston (Texas), l’autre en Inde, à Ahmedabad (Gujarat), le 24 février 2020. Les deux dirigeants avaient alors fait assaut d’embrassades et de compliments.

A Ahmedabad, Donald Trump avait salué « un pays qui embrasse fièrement la liberté, les droits individuels, l’Etat de droit et la dignité de chaque être humain »et où « des milliers et des milliers d’hindous, de musulmans, de sikhs, de jaïns, de bouddhistes, de chrétiens, de juifs, pratiquent leur culte côte à côte en harmonie ». Au même moment, dans les quartiers du nord de New Delhi, des pogroms antimusulmans éclataient, trois jours de violences inouïes qui avaient fait plus de 50 morts et 400 blessés, principalement parmi les musulmans.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 29 juillet 2021