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ENQUÊTE

En ciblant les numéros de nombreux journalistes, diplomates étrangers, militants, humanitaires ou politiciens de tous bords, le client indien de NSO Group semble être avant tout au service de Narendra Modi.

 

 

L’Inde, qui aime se définir comme étant la plus grande démocratie au monde, a été placée sous une surveillance massive. Les autorités ont sélectionné à partir de 2017 plus de 2000 numéros, en Inde et au Pakistan, comme cibles potentielles du logiciel espion Pegasus, commercialisé par la société israélienne NSO Group. C’est ce que révèle une fuite de données issues de NSO consultées par Forbidden Stories et Amnesty International et partagée avec seize médias du monde entier, dont Le Monde. L’utilisation du logiciel commence juste après la visite de M. Modi en Israël, en juillet 2017, la première d’un chef de gouvernement depuis l’indépendance de l’Inde, en 1947, et lors de laquelle plusieurs accords de coopération ont été signés, notamment à propos de la lutte contre le terrorisme.

Parmi les personnalités visées, on trouve pêle-mêle des journalistes, des défenseurs des droits humains, des diplomates étrangers, des responsables locaux d’ONG telles que la fondation Bill & Melinda Gates, des responsables politiques, dont le leader du Parti du Congrès, Rahul Gandhi, le premier ministre pakistanais, Imran Khan… et même le jardinier d’un ministre indien. Opposants comme alliés, personne ne semble échapper à cette potentielle mise sous surveillance. Sont concernés des responsables d’une agence indienne de sûreté et deux ministres de M. Modi, Prahlad Singh Patel et Ashwini Vaishnaw. Un Etat dans l’Etat s’est installé à la tête de l’Inde, invisible de tous et échappant à tout contrôle démocratique.

Sans surprise, le Pakistan est le pays le plus scruté. Les numéros d’Imran Khan et de plusieurs de ses ambassadeurs en Inde apparaissent sur la liste comme des cibles potentielles. Des dizaines d’autres diplomates et ambassadeurs postés à Delhi y figurent également, qu’ils soient d’Iran, d’Afghanistan, de Chine, du Népal ou encore d’Arabie saoudite. Au Cachemire, plusieurs leaders séparatistes, dont Mirwaiz Umar Farooq, et des défenseurs des droits humains sont également pris pour cible potentielle. L’analyse du smartphone de Syed Abdul Rehman Geelani, ancien professeur à l’université de Delhi qui s’est battu pour la libération de prisonniers politiques au Cachemire, montre qu’il a été infecté depuis 2017 à de nombreuses reprises, jusqu’à sa mort en octobre 2019. C’est avec ce type de message que l’Etat indien est parvenu à le faire cliquer sur un lien piégé : « L’Union Européenne montre son soutien inconditionnel à l’Inde sur la question du Cachemire pendant la visite du PM Modi. »

Mais de nombreuses personnes figurant dans la liste des numéros sélectionnés pour une potentielle surveillance représentent plus une menace pour la popularité de M. Modi que pour l’Etat indien. Jagdeep Chhokar, cofondateur de l’Association pour les réformes démocratiques, est l’un des rares à s’intéresser de près à l’enrichissement rapide du parti au pouvoir, le Parti du peuple indien (BJP). Son association, pionnière dans le combat pour la transparence du financement des partis politiques, publie les déclarations de patrimoine des candidats et calcule leurs dépenses pendant les campagnes électorales. Lorsque le smartphone de M. Chhokar est la cible potentielle de Pegasus, à l’été 2019, son organisation vient de révéler que, entre 2016 et 2018, le BJP a été le destinataire de 93 % des 9,85 milliards de roupies (111 millions d’euros) de donations versées par les entreprises à des partis politiques. Coup dur pour le parti de M. Modi, cette information dévoile sa connivence avec le pouvoir économique, à des années-lumière de l’image du parti honnête et proche du peuple qu’il s’efforce de projeter.

Le premier ministre Narendra Modi, à New Delhi, le 21 juin 2021.

 

Cette photographie prise et publiée par le Bureau d’information de la presse indienne montre le premier ministre Shri Narendra Modi lors de la 7e Journée internationale du yoga, par vidéoconférence, à New Delhi, en Inde, le 21 juin 2021. - / AFP

A la même période, Jagdeep Chhokar mène une autre bataille, en s’opposant à l’amendement de la loi sur le « droit à l’information ». Celle-ci a révolutionné l’univers opaque de l’administration indienne en l’obligeant à publier tout document interne ou à donner une information sur simple demande d’un citoyen, sauf si la sécurité nationale est en jeu. Ce texte avait permis de révéler plusieurs scandales massifs, comme la vente bradée de licences téléphoniques par le ministère des télécommunications en 2008, ou de faire la lumière sur des attributions de marchés suspectes ou des confiscations de terres… Or, durant l’été 2019, malgré tous les efforts de M. Chhokar, le gouvernement y met fin en abrogeant l’autonomie des hauts fonctionnaires chargés de déclassifier les documents.

 

 

 

« Terroristes et gens corrompus » uniquement

Le logiciel peut servir à protéger des proches de Narendra Modi, comme l’ancien chef de la Cour suprême Ranjan Gogoi. Ce dernier présida le collège de juges ayant donné, en novembre 2019, son feu vert à la construction d’un temple hindou à Ayodhya, sur un site où une mosquée fut détruite par des extrémistes hindous. Il fut ensuite nommé par le gouvernement à la haute assemblée de la Rajya Sabha. Quelques mois plus tôt, au début de l’année 2019, lorsque M. Gogoi est accusé de harcèlement sexuel, la victime présumée est placée sur la liste de cibles potentielles de Pegasus, ainsi que son mari et plusieurs membres de sa famille.

Contacté par le consortium de médias dont fait partie Le Monde, le gouvernement indien nie « toute interception illégale » et précise que « chaque interception, suivi ou décryptage de n’importe quelle information par un moyen informatique suit une procédure légale bien établie », notamment en cas d’atteinte à « la sécurité nationale » ou à « la sûreté de la population ». Des concepts flous susceptibles d’être interprétés de multiples manières. Ravi Shankar Prasad, le ministre indien des télécommunications de l’époque, avait ainsi affirmé en 2019 que les « interceptions » étaient autorisées sur « les terroristes et les gens corrompus ». Le logiciel Pegasus pourrait cependant entrer dans la catégorie des outils de piratage, illégaux, et son utilisation violerait ainsi les principes de la Constitution indienne. Dans un jugement récent, la Cour suprême a affirmé que le droit à la vie privée faisait « intrinsèquement partie du droit à la vie et à la liberté ».

Le logiciel pourrait avoir été utilisé pour recueillir des informations sur des opposants accusés de terrorisme malgré des éléments de preuve très fragiles. Huit d’entre eux figurent sur la liste des cibles potentielles peu de temps avant leur arrestation et leur incarcération. Ils ont été accusés d’être des naxalites – des insurgés maoïstes menant une guérilla en Inde – et d’avoir participé à des violences communautaires le 1er janvier 2018 à Bhima Koregaon, dans l’ouest de l’Inde. En juillet 2017, l’un d’eux, Rona Wilson, a été à la fois la cible potentielle du logiciel Pegasus et victime d’une intrusion informatique. Des pirates ont déposé sur son ordinateur des documents prouvant sa complicité avec les naxalites, comme l’a révélé le Washington Post dans une enquête publiée début juillet, qui a analysé son ordinateur. Le logiciel Pegasus a-t-il servi à collecter des informations pour élaborer des scénarios d’accusation imaginaires ? La question reste ouverte. « Les accusations de terrorisme sont un prétexte pour faire taire les défenseurs de droits humains », ont dénoncé en octobre 2018 plusieurs experts des Nations unies au sujet cette affaire. M. Wilson et plusieurs coaccusés croupissent en prison depuis deux ans, dans l’attente de leur jugement.

« Un programme de surveillance aussi massif risque d’écorner l’image internationale de l’Inde, à un moment où le pays a besoin de soutien extérieur à la fois économique et diplomatique », observe Christophe Jaffrelot, directeur de recherches au CERI Sciences Po et au CNRS, et auteur de L’Inde de Modi – national-populisme et démocratie ethnique (Fayard, 2019). Au nom des « valeurs partagées », l’Inde fait partie d’une alliance indo-pacifique regroupant la France, les Etats-Unis, l’Australie et le Japon contre la Chine. Mais ces valeurs sont de fait de moins en moins partagées. En mars, l’ONG Freedom House a rétrogradé l’Inde en nation « partiellement libre », citant les intimidations visant les opposants politiques et les journalistes, ainsi que les attaques contre la minorité musulmane.

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 19 juillet 2021