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En Inde, la classe moyenne se défile

 

Le 5 juillet, les Indiens ont manifesté contre l’inflation galopante. Mais les gagnants de la croissance se sentent peu concernés par ces manifestations populaires.


Il est facile de comprendre pourquoi la plupart de nos députés ont du mal à protester contre les prix actuels des denrées alimentaires. La cantine du Parlement leur fournit des rotis [pains plats] à 1 roupie [1 centime d’euro], du riz et des haricots rouges pour 7 roupies, du kheer [riz au lait] pour 5,50 roupies – des tarifs qui n’ont d’ailleurs pas été révisés depuis 2004 ! Ce qui est stupéfiant, en revanche, c’est le silence de la classe moyenne face à l’augmentation des prix. Après tout, l’inflation supérieure à 10 % pèse lourdement sur le budget des ménages.

 

Certains prétendent que la classe moyenne est en fait très remontée, mais qu’elle n’est tout simplement pas capable de prendre la tête de la colère populaire sur le long terme. D’autres demandent de quelle classe moyenne on parle. En Inde, il y a d’une part des personnes si riches qu’elles ne s’aperçoivent même pas de l’inflation et d’autre part des personnes trop pauvres pour prendre une journée de congé afin d’aller mani­fester. Il y en a encore d’autres qui se montrent sceptiques. Même si la classe moyenne voulait descendre dans la rue, en serait-elle capable ?

 

Reste à savoir ce qu’est la classe moyenne. Où vit-elle ? Que fait-elle ? Combien gagne-t-elle ? Tout cela reste un mystère. Cette catégorie sociale compte, selon les analyses, de 60 à 300 millions de personnes, soit au grand maximum 30 % de la population. Une petite partie de ce pourcentage (le tiers environ) constitue le moteur de l’expansion économique indienne. Même s’ils sont peu nombreux, les membres de ce groupe concentrent un grand pouvoir – mais manifester contre l’inflation ne leur vient pas vraiment à l’esprit. L’incroyable montée en flèche de leurs revenus a réglé la question il y a bien longtemps. “En Inde, ce qu’on désigne comme la nouvelle classe moyenne représente au maximum 10 % de la population. Au cours des quinze dernières années, ce groupe a vu ses revenus augmenter considérablement et ne s’inquiète pas des prix”, explique Praveen Jha, professeur d’économie à l’université Jawaharlal Nehru de New Delhi.

 

Paradoxalement, s’il y a une chose dont l’Inde est bien sûre, c’est qu’elle compte au moins 300 millions de personnes qui sont officiellement rangées dans la catégorie des “pauvres” [vivant au-dessous du seuil officiel de pauvreté]. La question est donc de savoir si une catégorie sociale plus favorisée acceptera d’élever la voix pour défendre les intérêts de l’autre. Autre changement, ceux qui travaillent dans le secteur public ou dans une entreprise privée continuent à exprimer leur mécontentement comme auparavant, mais ils ne reflètent plus les préoccupations de l’aam admi, l’Indien moyen, car leurs revenus sont désormais trop élevés. Leur opinion n’a donc pas vraiment de valeur. Et ceux qui composent la “véritable” classe moyenne, au sens où on l’entend normalement, ceux qui souffrent aujourd’hui de la cherté des prix, semblent n’avoir trouvé aucune solution pour s’en sortir.

 

Raghav Gaiha, qui enseigne à la Delhi Management School, pense au contraire que la classe moyenne actuelle porte l’indignation populaire et s’exprime contre l’augmentation des prix. “La suppression des subventions sur le carburant, qui a provoqué l’augmentation du prix, a suscité de vives réactions. Des manifestations ont été organisées [comme celle du 5 juillet 2010, appelée par l’opposition]. Mais cette colère n’est souvent que passagère”, constate-t-il. L’augmentation des revenus pour certains peut constituer un facteur explicatif, mais, selon lui, les gens se sont tellement préparés à la flambée des prix de ces derniers mois qu’ils font peut-être preuve d’une “plus grande tolérance”.


Face à la hausse des prix, les indiens se résignent

On se retrouve donc dans une si­tuation malheureuse : une classe moyenne éclatée avec une sous-section d’élites qui ne s’intéressent qu’à la consommation ; une “véritable” classe moyen­ne qui ne peut pas se permettre de manifester ; et une opinion publique de plus en plus habituée aux augmentations de prix. Pour C. S. Reddy, le directeur d’une organisation qui soutient des associations de microfinance, c’est ce dernier phénomène – s’habituer à l’inflation sur le long terme – qui empêche le déclenchement de grandes manifestations durables dans les zones rurales. De plus, dans les campagnes, les revenus augmentent également – dans une certaine mesure. Le prix de certaines denrées est plus avantageux qu’auparavant. La loi garantissant aux foyers ruraux cent jours de travail par an [National Rural Employment Guarantee Act (NREGA), 2005] a contribué à améliorer le niveau de vie de la population, dans certaines régions. “Dans l’Andhra Pradesh, par exemple, la population s’en sort grâce à des sources de revenus diversifiées, du moins dans les zones que j’ai visitées. En outre, certains peuvent acheter des céréales à 2 roupies le kilo, le système de santé fonctionne bien, les pauvres ne sentent donc pas trop la pression”, explique-t-il.

 

Pour Krishan Bir Chaudhary, de la Bharatiya Krishak Samaj [l’organisation des agriculteurs indiens], s’il n’y a pratiquement pas eu de manifestations dans les campagnes, c’est entre autres parce qu’il n’existe pas de groupe de pression efficace représentant les agriculteurs au Parlement. Résultat : le prix des denrées alimentaires est devenu arbitraire et est souvent contrôlé par des intermédiaires corrompus. Le problème, c’est que, si le prix des denrées alimentaires continue à grimper, les gens devront faire des sacrifices – d’abord sur les quantités consommées, puis sur la qualité, avant de renoncer totalement à certains produits. Le problème, c’est que la population va peu à peu accepter de vivre selon un seuil de tolérance où les prix ne sont pas assez élevés pour se mettre en grève mais pas assez bas pour qu’on puisse se dispenser de faire ses courses dans les magasins à prix réduits dont les produits sont de moins bonne qualité. Et, selon les experts, on en est déjà là.

 

 Pragya Singh, Outlook, in Courrier International, le 22 juillet 2010.

 

 

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BANDH” : GRÈVE GÉNÉRALE


Calligraphie d’Abdollah Kiaie
 
Calligraphie d’Abdollah Kiaie

Le mot bandh veut tout simplement dire “fermé”. C’est un mot qui, sous forme d’adjectif ou de verbe, est d’une banalité quotidienne. On l’emploie pour indiquer, par exemple, qu’on a fermé la porte de la chambre des enfants. Mais, lorsqu’il est employé comme nom pour indiquer une fermeture, il prend une tout autre importance. Il avertit. Il menace. Il peut faire tomber des gouvernements. Car un bandh est essentiellement une grève, une grève qui paralyse. Le bandh des chemins de fer indiens, déclenché par le chef des syndicats ouvriers George Fernandes en 1974, est toujours présenté comme l’un des plus réussis dans l’histoire de l’Inde. Il fut cité par Indira Gandhi, alors Premier ministre, comme l’une des causes du déclenchement de l’état d’urgence en 1975, auquel son gouvernement n’a pas survécu.

Dans l’imaginaire populaire indien, le bandh évoque des sentiments patriotiques liés au mouvement indépendantiste, même s’il est vrai que le Mahatma Gandhi n’a jamais soutenu l’idée d’un bandh général qui serait appliqué, si besoin est, par la force. Car si le mot bandh fait peur, c’est qu’il comporte une notion de pression, voire de violence. Il évoque surtout l’image d’un rideau métallique qu’un boutiquier se hâte de fermer de peur de se faire tabasser ou bien encore des bandes de jeunes armés qui rôdent dans les rues désertes. Pour paralyser le pays, l’opposition politique indienne a donc appelé, le 5 juillet, au Bharat bandh, ou à la “fermeture de l’Inde”, associant le mot bandh à celui de Bharat, qui renvoie à l’Inde du peuple.

Tenter de bloquer une économie dont le taux de croissance attire tant d’investisseurs étrangers pourra-t-il mettre en danger le gouvernement ? Car c’est un fait : la très grande majorité des Indiens, face à des prix qui explosent, ne sait plus comment joindre les deux bouts. D’autant que les 10 % de la population qui bénéficient de l’expansion s’enrichissent plus rapidement encore que ne montent les prix. Entre ces deux Inde, l’“India” des riches et le “Bharat” des pauvres, se creuse un abîme dans lequel risque de tomber un jour la démocratie indienne – avec ou sans bandh.

 

Mira Kamdar, Courrier International, le 22 juillet 2010.