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Trois mille membres de l’ethnie karen ont fui en Thaïlande après des bombardements aériens de la junte

 

REPORTAGE

MAE SAM LAEP (THAÏLANDE) - envoyé spécial

Vu du côté thaïlandais du fleuve Salouen, l’avant-poste de l’armée birmane ne paie pas de mine : sur le sommet d’une montagnette dénudée s’alignent plusieurs casemates minables, murs de planches, toits en zinc. Nulle âme qui vive, en apparence, si l’on excepte le chant d’un coq dont le cocorico têtu parvient par intermittence sur l’autre rive. Un peu plus haut, en équilibre sur le vide, se dresse la silhouette d’un édifice aux allures de pagode bouddhiste. Il y flotte, étrangement, un drapeau rouge. Les policiers thaïs disent que, chez leurs voisins birmans, c’est signe d’état de guerre.

Cette redoute isolée n’est pas qu’un trou paumé abruti par la chaleur d’avril, figé dans la torpeur d’une après-midi brouillardeuse annonciatrice des pluies prochaines de la mousson : c’est une caserne de la Tatmadaw (forces armées birmanes), celle-là même dont les soudards viennent de massacrer en deux mois plus d’un demi-millier de manifestants s’opposant au coup d’Etat militaire du 1er février.

 

Région de guerres incessantes

Le conflit n’est pas loin : sous le couvercle d’un ciel encore voilé par les fumées des brûlis agricoles de la fin de la saison sèche, le petit bourg frontière de Mae Sam Laep, qui fait face à la caserne birmane, se remet de ses émotions.

Pour la première fois depuis vingt ans, dans cette région de guerres incessantes, des avions de chasse du régime ont, fin mars, lâché des bombes non loin d’ici, de l’autre côté de la rivière, sur le territoire en partie contrôlé par l’une des plus vieilles guérillas de Birmanie, l’Union nationale karen (KNU). Ce groupe armé, qui croise le fer contre le gouvernement central depuis sept décennies, porte le nom d’une importante minorité ethnique, les Karen, dont le nombre s’élève à 7 millions de personnes dans tout le Myanmar – nom officiel de la Birmanie – sur une population d’environ 56 millions d’habitants.

La frappe aérienne avait fait suite, dans la soirée du samedi 27 mars, à l’attaque menée quelques heures plus tôt par la KNU contre un point d’appui de la Tatmadaw, situé un peu plus au nord de Mae Sam Laep – un assaut au cours duquel dix soldats birmans ont été tués, dont un lieutenant-colonel. Les quatre jours de bombardements consécutifs qui ont suivi – du 27 au 30 mars –, auraient fait, selon des sources émanant à la fois de la KNU et de plusieurs ONG locales, une vingtaine de morts et forcé une dizaine de milliers de personnes à fuir dans les jungles alentour.

Les brasiers rallumés d’une guerre interminable, cependant mise en veilleuse depuis quelques années à la suite d’un accord de cessez-le-feu signé en 2015 par une dizaine de guérillas ethniques – dont la KNU –, ont ébranlé ces lointains confins du royaume thaïlandais : près de 3 000 Karen ont fui de ce côté-ci du fleuve frontière. 

Mais la plupart d’entre eux ont été rapidement « conviés », manu militari, par les hommes en uniforme noir des régiments de « rangers » thaïs, à rentrer chez eux. « Il ne reste plus personne, tous les réfugiés ont été chassés », souffle un activiste karen basé à Mae Sam Laep, où l’armée bloque la route en direction des forêts où s’étaient installées plusieurs centaines de fuyards.

 

Controverse

Ce « chassé-croisé » de populations déplacées a déclenché une controverse en Thaïlande : le premier ministre du pays, Prayuth Chan-o-cha, a assuré que les « droits de l’homme seraient respectés » ; un porte-parole du ministère des affaires étrangères a déclaré que la politique de son pays ne prévoyait pas de « renvoyer chez eux des gens fuyant les combats en Birmanie ». La réalité est cependant tout autre, ont accusé des activistes et des membres d’associations de défense des Karen.

« Quand je suis arrivé en bateau et que l’on a essayé d’accoster sur la rive thaïlandaise, des rangers se sont précipités, nous chassant de la main », raconte au téléphone Saw Eh Moh, fonctionnaire du « gouvernement » local de la KNU, blessé au cours du premier bombardement. Lui et quelques autres, dont l’état de santé justifiait une intervention chirurgicale, ont cependant été autorisés à être hospitalisés dans des cliniques de la province de Mae Hong Son, où se situe le gros bourg frontalier de Mae Sam Laep.

Doh Nay Saw, 15 ans, fait aussi partie des « chanceux » qui ont été soignés en Thaïlande. Quand on le rencontre, dimanche 4 avril, dans un village proche de la Salouen, il sort tout juste d’un hôpital provincial. Doh est un jeune homme timide, visiblement ébranlé : « le 27 mars, j’étais chez moi avec deux de mes cousins quand on a entendu les premiers bruits de bombes »,souffle-t-il, tête baissée, regard fixé sur ses chaussures.

Cette toute première frappe visait la petite ville karen de Day Pu Noh, le quartier général de la « 5e brigade » de la KNU, où son père est combattant. « Un voisin s’est précipité chez nous en hurlant “les Birmans nous bombardent”et puis il a été atteint par le souffle de la bombe ; j’ai vu son corps prendre feu, se désintégrer, il est mort devant mes yeux. » Doh a pris un éclat dans la cuisse. Depuis son opération, il garde en souvenir ce fragment de métal qu’il montre, tâché de son sang, soigneusement conservé dans un petit étui de plastique. Le jeune homme remonte dans une voiture qui le conduit à la rivière. Hors de question de rester en Thaïlande, même s’il en avait l’intention.

Pour le gouvernement thaï, qui avait annoncé il y a quelques semaines se préparer à un  « afflux de réfugiés », cette perspective rappelle les mauvais souvenirs des années 1990 : à l’époque, la guerre faisait déjà rage entre une junte militaire birmane précédente et les combattants de la KNU. Sans parler d’autres batailles qui se déroulaient plus au nord entre les soldats de cette même junte et d’autres groupes ethniques.

Depuis, une centaine de milliers de réfugiés originaires de Birmanie continuent de vivre dans les camps situés tout au long des 2 416 kilomètres de frontière commune entre les deux pays.

 

L’« honneur du soldat »

Les liens entre l’actuel gouvernement thaïlandais – dirigé par un ancien général putschiste – et le régime birman sont étroits. L’auteur du coup d’Etat, le général Min Aung Hlaing, n’a-t-il pas, au lendemain de la frappe, téléphoné au premier ministre Prayuth pour lui demander, sans rire, quelques conseils afin de l’aider à protéger la « démocratie » en Birmanie ? A la mi-mars, une nouvelle polémique a éclaté, alimentant les soupçons de « collusion » entre les deux pays : une mystérieuse cargaison de 700 sacs de riz thaï, visiblement destinée à approvisionner la caserne birmane faisant face à Mae Sam Laep, avait été déposée sur la berge du fleuve.

« Je me souviens qu’un camion est arrivé et que des gens en sont sortis avant de transporter les sacs de riz près de l’embarcadère », raconte Lah Paw, une batelière de 40 ans. La suite est pour le moins intrigante : un bateau est venu chercher plusieurs militaires de la caserne birmane, les ramenant sur la berge thaïe où l’empilement des sacs fut recouvert d’une bâche destinée à les protéger de la pluie. Le lendemain, quand un villageois s’est approché des sacs, poursuit Lah Paw, les soldats birmans, entre-temps repartis dans leurs casemates, « ont tiré en l’air » pour faire fuir l’importun.

Quelques jours plus tard, un camion est revenu, remportant le riz vers une destination inconnue. L’épisode farfelu, resté à ce jour inexpliqué, s’est conclu par une réaction d’un général thaïlandais affirmant que l’armée de son pays « ne ravitaille en aucune façon le Myanmar » et qu’aucune demande à cet effet « n’a été faite auprès de nous » par les Birmans, « pour des questions tenant à leur propre honneur de soldats ».

L’argument ne semble pas convaincre grand monde à Mae Sam Laep, où l’on en a vu d’autres. Ce village en grande majorité karen est habité par de nombreux réfugiés que les conflits successifs ont fait fuir de ce côté de la frontière. Lah Paw, qui vit ici depuis trente ans, est de ceux-là : « J’ai fui avec mes parents pour échapper à la guerre quand j’étais petite. Je ne suis jamais retourné en Birmanie », dit-elle en montrant l’autre rive, distante de quelques centaines de mètres.

L’autre rive est si proche que, en cette fin d’après-midi, une certaine activité est enfin visible dans la caserne birmane : deux hommes descendent sur le chemin menant au fleuve. Ils transportent des jerricans de couleur jaune qu’ils remplissent de l’eau de la Salouen. Un chien noir les suit. Ici on raconte qu’ils ne peuvent être ravitaillés, encerclés qu’ils sont par les combattants de la guérilla karen depuis la rupture du cessez-le-feu. Dans la torpeur d’impossibles confins, l’« honneur du soldat » doit se payer au prix de l’éternel ennui.

 

Bruno Philip,  Le Monde.fr  le 6 avril 2021